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Parc Bertrand – Clichés, potences et toboggans

Une plongée dans l’imaginaire romanesque du parc Bertrand… Je vais peut-être resterprudent-e. Prudent-eavant de formuler un jugement hâtifque je pourrais regretter,maisà première vue,contrairement aux deux parcsque nous avons déjà traversésavec ces récits –le parc La Grangeet celui de l’Ariana –ce parc-ci,Bertrand,est facile à comprendre,facile à expliquer. Pas de grand mystère,pas de Celtes Allobrogesqui plantaient des menhirs,pas de mystiques nazisqui contemplaient les lieux avec les yeux en coeurparce quesoi-disantdans «Ariana»il y a «aryen». Rien de tout cela,rien qu’un Alfred,pour commencer.Car il faut savoir queBertrandétait en fait le nom d’Alfred,Alfred Bertrand,dont nous allons commencer par lire la notice Wikipédia,après nous être rapidement dépêtré-e-s d’une homonymie,Alfred Bertrand (1913-1986), homme politique belge – pas lui,Alfred Bertrand (né en 1919), joueur de football belge – pas lui non plus,Alfred Bertrand (1856-1924), géographe et photographe suisse – bingo. «Protestant convaincu, sportif, Bertrand réalise de très nombreux voyages à travers le monde (Himalaya, Cachemire, Malaisie, Chine, etc.), d’où il ramène une importante collection de photographies de monuments, paysages, ou ethnographiques.» C’est ce que dit Wikipédia,sans diretoutefoisen vertu de quelle fortunece monsieur avait un parc. Le site Web de l’Etat de Genèveappuie avec fougue,si l’on peut dire,sur le clou religieux: «Alfred Bertrand eut dès sa jeunesse la passion des voyages et participa à plusieurs expéditions au Cachemire, à l’Himalaya et surtout au Zambèze où il s’enthousiasma pour l’œuvre des missionnaires protestants qu’il aida ensuite de toutes ses forces.» Si l’on googlise Alfredencorependant quelques instants,on tombe vite sur un article daté 31 mai 2013où la journaliste Caroline Stevan,spécialiste de la photo au journal Le Tempsrègle son compte au grand hommeen deux lignes de chapeau. «Fortuné, Alfred Bertrand s’est rêvé en explorateur du globe. Convaincu de la supériorité des blancs et de la religion protestante, il est représentatif d’un racisme ordinaire à son époque.» Le parc Bertrand exposait alors,en 2013,les photos de Bertranddans une exposition en plein air appelée«Clichés exotiques, le tour du monde en photographie».Reprenons l’article. «Le propos? «Raconter comment l’Europe de la fin du XIXe siècle considérait le reste de la planète, note Lionel Gauthier, du Département de géographie de l’Université de Genève, l’un des commissaires. C’est un moment clé de notre rapport à l’autre et à l’ailleurs. Ces premières images, perçues comme la réalité, sont devenues nos références visuelles, cristallisant nombre de clichés qui perdurent aujourd’hui encore.» Entre les arbres du parc, ainsi, se dessine un monde peuplé de femmes voilées ou dénudées, d’hommes hirsutes, de sauvages bons ou mauvais qu’il faudrait civiliser.Ces photographies servent, consciemment ou non, des desseins assez peu reluisants. Les bienfaits, ou la nécessité, de la colonisation comme de l’évangélisation, sont mis en avant par des portraits d’indigènes débraillés et de convertis élégants, par des images d’infrastructures occidentales en pleine brousse. La barbarie de l’étranger est mise en scène: Chinoises aux petits pieds, épisodes prétendument cannibales. La supériorité de l’Europe est invariablement citée. Des typologies d’êtres humains rappellent que l’existence de races inégales est alors bien ancrée dans les consciences.Très souvent, les clichés résultent de mises en scène. Les protagonistes sont photographiés en studio, avec accessoires et décors peints. Des parties de chasse, de repas familiaux ou de justice expéditive sont reconstituées. Dans un autre genre, beaucoup de femmes sont représentées nues; parfois des prostituées payées pour cela. «Sous prétexte anthropologique, on réalisait des images érotiques. La petite tenue des modèles était justifiée par le climat du pays, leurs mœurs légères ou la nécessité de les mettre nues pour des mesures scientifiques.» C’était donc cela,la vie à la Bertrand. Mais à part ces idéeset ces clichésque Bertrand propagea,«pour le reste, on ne sait pas grand-chose; les archives personnelles ont disparu». On sait malgré tout qu’Alfred décèdeen 1924laissant une veuveque les sites Web des institutions genevoises appellent encore«Madame Alfred»suivant l’épouvantable convenance de son époque à lui,à Bertrand,mais qui en fait avait bien un prénom,Alice,un nom,Noerbel,et une profession,dirigeante de l’Union chrétienne de jeunes filles,qui était l’équivalent françaiset fémininde ce qu’on appelle dans le monde anglophoneYMCA.Et on a le droit d’être ravi-e-s en constatant,Wikipédia à l’appui,qu’Alice a une notice,comme Alfred,mais trois ou quatre fois plus longue que lui.Bref:Alice lègue le parc à la Villeen deux étapes,1933 et 1940,avec la maison de maîtrequi deviendra l’école que l’on connaît. Bon. Elargissons le champ,explorons un peuà la Bertrand,prenons des clichésde la vie indigène. Autour d’Alfred,voici Champel,un quartier qui n’est pas n’importe lequel.En quelques clics sur le réseau,on atteint le mémoire de master d’une étudiante en développement territorial,Oriane Montfort,intitulé L’expérience sensible et quotidienne du parc urbain. Quatre parcs genevois parcourus, vécus, écoutés, photographiés, racontés et comparés: Bertrand, Beaulieu, Délices et Gourgas.Oriane commence par présenteren quelques phrasesle quartier de Champel: «Proche de l’hypercentre, il est principalement composé de grands immeubles aux appartements luxueux et de villas. Ce dernier, malgré la construction de nombreux HLM depuis les années 60, est caractérisé par une population résidentielle plutôt aisée. Autrefois quartier maudit où l’on exécutait les condamnés à mort, il accueille les villas de riches familles dès la fin du XVIIIe siècle. Il s’agit d’un quartier plutôt calme, avec relativement peu de commerces et de bistrots, qui aujourd’hui est en pleine mutation, en raison de l’arrivée prochaine de la gare du CEVA. Cette nouvelle ligne de transport public sera desservie par la halte «Champel-Hôpital», l’un des cinq nouveaux arrêts, qui se situera sous le plateau.» Minute.On s’arrête un instantpour se rassurersur cette affaire dequartier maudit.Avant de venir vers vousavec ce texte,la question épineuse des condamné-e-s à mort exécuté-e-s à Champela été soigneusement,frénétiquement googlisée,nous amenant à la découverte,réconfortante et perturbante,que oui,«au Moyen Âge Champel était une région sauvage où se trouvaient les fourches patibulaires et lieux d’exécutions»,mais non,ce lieu,qu’on appelait«fourches de Champel»ou «gibet de Champel»,ce n’était pas dans le parc où nous nous trouvons,c’était vers l’actuelle clinique de la Colline.D’ailleurs,non loin de là,court aujourd’hui une rue appelée«chemin Malombré»,dont le nom,selon une rumeur rapportée par le site notrehistoire.ch, «se réfère au fait que jusqu’en 1750, c’est tout près de là, au lieu dit « Les fourches de Champel », qu’étaient exécutés les condamnés à mort. L’ombre des pendus se projetant au soleil couchant sur le chemin tout proche, […]

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Parc la Grange – Un lieu de rencontres secrètes

Une plongée dans l’imaginaire romanesque du parc La Grange… Aussi longtemps qu’on s’en souvienne,ce parc a été un parc.Un lieu de culte et de culture,dans tous les sens du terme,un lieu où on fait pousser des choses. Les Allobroges, qui étaient les Celtes du coin, faisaient pousser des mégalithes, c’est-à-dire des menhirs.Les Romains du coin, qui étaient en fait des Allobroges devenus romains, faisaient pousser des restes romains,qui avant d’être des restesétaient une villa romaineun peu clinquante,un peu tapageuse,un signe extérieur de richesse.Jésusen 1444fait pousser des poissonsdans le célèbre tableau «La pêche miraculeuse», du peintre Konrad Witz,qui transpose le miracle biblique quelque part au large du parc La Grange.(On peut voir ce tableau au Musée d’art et d’histoire:c’est la plus ancienne image de ce lieuet c’est la plus ancienne représentation réaliste d’un paysagedans l’histoire de la peinture européenne.) On continue. Un certain nombre de membres de la famille Lullinfont pousser un jardin et une villa.Un certain Favre fait pousser une bibliothèque,qu’il remplit de 15’000 livres, à côté de la villa.Un autre Favre fait pousser un alpineum,c’est-à-dire un paysage alpin en toc,mais très bien imité,prenant pour modèle un marécage situé à Faverges, sur le Salève. La Ville de Genève prend possession des lieux en 1918,légués par un petit dernier Favre.Elle fait pousser au cours du siècle qui s’ensuitdes roses,des tortues,des saules pleureurs,des canards,un théâtre,des concerts,une bibliothèque ambulante. Ce parc est un parc, donc.Mais encore?Quel est ce lieu,quelle est la nature de cet endroit?Pour répondre,comme nous sommes ici sur le site Internet d’un réseau de bibliothèques,nous avons parcouru des textes.Le premier dit à peu près ça(on dit «à peu près»parce qu’on l’a fait traduire de l’allemand par Google Translate,en le retouchant juste un petit peu): «Il franchit une haute porte en fer forgé pour entrer dans le parc, encore désert à cette heure matinale. En un gigantesque octogone, découpé en secteurs comme les tranches d’une tarte, poussaient des milliers de roses. Au-delà, Philip aperçut la bâtisse blanche. Appuyé contre la rambarde se tenait Donald Ratoff, gros et court sur pattes, à côté d’un homme grand et mince. Ratoff agita la main. Philip fit un signe en retour. Qui était le deuxième homme? Ratoff ne l’avait pas mentionné. À travers le lit de roses, Philip s’approcha de la maison. «Salut», dit Ratoff, alors que Philip s’avançait vers les deux hommes. Il tendit une main molle et moite, qui se logea dans celle de Philip sans exercer la moindre pression. «Heureux que tu sois venu si vite.» Il présenta le deuxième homme, qui était vêtu d’un costume beige d’été. «M. Günter Parker, commissaire principal, chef de la Commission spéciale 12 juillet.» «Ravi de faire votre connaissance», déclara Parker. Sa poignée de main était ferme. Il avait un visage mince et bronzé, des cheveux blonds coupés court, des sourcils blonds et touffus et des yeux brillants. Commissaire principal – pensa Philip – et pourtant si jeune. Il paraissait étrangement sérieux et triste. Philip se sentit soudain très vieux. Le gros Ratoff, qui affichait une bouche tordue et un crâne sur lequel on ne trouvait pas un cheveu, dit: «Vous savez ce qui s’est passé à Berlin.» «À Berlin?» «Hier après-midi à Spandau. Aux United Remedies. C’est alors que…» «Oh, bien sûr!» Soudain, Philip se souvint de ce qu’il avait vu et entendu sur la chaîne ZDF, juste avant que Simone ne vienne à son appartement. «Un nuage de chlore gazeux s’est échappé d’une chaudière industrielle. Beaucoup de morts. Des centaines d’empoisonnés. Des émissions spéciales à la télé… C’est pour ça que vous…» «Oui, Monsieur Sorel», répondit Parker, qui tenait dans ses main une valise diplomatique. «C’est pour cette raison que nous sommes ici. Quatorze autres personnes sont mortes depuis que vous avez vu le rapport.» «Horrible», déclara Ratoff en baissant le regard vers ses chaussures sur mesure Ferragamo. Les chaussures étaient d’un gris argenté, comme son costume, qu’il avait assorti d’une chemise bleue et d’une cravate à rayures argent et bleues. «Absolument horrible. Souvenez-vous, c’est nous qui avons construit le centre de données.» «Pourquoi?» demanda Philip. «L’accident est-il dû à une erreur du centre de données?» «Nous ne le savons pas», répondit Parker. «L’enquête n’est en cours que depuis hier. Une chose est certaine. Ce n’était pas un accident, c’était une attaque terroriste.» «Terrible, Philip, tout à fait horrible», intervint Ratoff. «Le commissaire principal a ordonné un blackout de l’information. C’est pour cette raison que je t’ai appelé depuis le parc. Ici, nous pouvons parler sans que personne ne nous entende.» «Comment êtes-vous arrivé à Genève si tôt, M. Parker? Je veux dire, avec quel avion?» «Un vol spécial», dit vivement Ratoff. «Nous avons atterri il y a une heure.» «Marchons un peu», dit Parker. Dans l’octogone de roses, l’odeur devenait presque assourdissante. Il n’y avait toujours personne en vue et les oiseaux chantaient encore dans les cimes des arbres. Philip regarda, au-delà du parc, le lac luisant sous le soleil. En 1999, l’auteur autrichien de best-sellers Johannes Mario Simmel(35 romans, 73 millions d’exemplaires, 33 langues),fait donc pousser avec son roman Liebe ist die letzte Brücke («L’amour est le dernier pont»)une intrigue internationaledans le parc La Grange:un lieu où,si l’on en croit l’écrivain,on parvient à se cacher des yeux du monde.Un lieu de rencontres secrètes et de séparation,comme les cavernesminérales ou végétalesdes rituels d’initiation des sociétés tribales –un lieu où l’on passe un certain temps à l’écart,avant de retourner prendre sa place en société,mais transformé-e. C’est ce qui se passedans le deuxième texteque nous avons parcourupour tenter de comprendre la nature de ce lieu –un roman dont la narratrice,Johanne,parcourt trois fois un parc genevois doté de colonnes,en ne sachant pas,puis en espérant,puis en sachantqui elle rencontrera. «La vitrine vibre dans mon dos. La porte a claqué. La journée est finie. Je peux partir plus tôt. La patronne fermera. Je passe par le parc. M’aérer. M’asseoir sur un banc. Observer les reflets du ciel. La douceur de l’air me caresse. Avec gentillesse. Je rejoins les dalles sous les arcades. Entendre le son de mes pas. J’avance. […]

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Parc de l’Ariana – Indiana Jones et les nazis du Léman

Une plongée dans l’imaginaire romanesque du parc du parc de l’Ariana… Le texte que je tiens entre les mainsest une tentative de comprendre où je suis. Qu’est-ce que c’est que ce lieu improbable,incrusté dans le quartier des organisations internationales,dominant une pente verte qui roule jusqu’au lac?Quelle est sa place dans le vécu et dans l’imaginaire de cette ville?Dans quel but y a-t-on planté ce palais hyperbolique?Quel genre de personne vient y traîner? Vous m’excuserez de convoquer une référence un peu convenue,mais il faut le dire:bien que le nom de ce parc renvoie à une dénommée Ariana,il s’avère ardu de détecter le fil de cette Ariana-là.Pourtant, cette Ariana s’appelait bien Ariane,Ariane de la Rive.D’ailleurs ce parc allait justement jusqu’à la rive,où il y avait un port qu’on appelait «port de l’Ariana»avec un restaurant sur pilotis.S’appuyant sur la documentation iconographique de l’époque,c’est-à-dire sur des vieilles cartes postales,le journaliste Jean-Claude Ferrier de la Tribune de Genèveécrira,bien plus tard,que cet établissement ressemblait –on le cite –à une pagode chinoiseou à un gâteau de mariage bavarois.Le journaliste note aussi quele restaurant du port de l’Arianaest démolien 1911parce que son architecture déplaisait semble-t-il très fortementau public genevois. Il s’avère ardu, disais-je,de trouver le fil d’Arianequi, de la rive,conduit au lieu où nous nous trouvons aujourd’hui.Mais comme nous sommes icidans une appendice,une excroissancemouvante et connectéed’un réseau de bibliothèques,nous avons malgré tout cherché ce filen feuilletant des livres.Et comme nous sommes ici en un lieu,où l’on explore des chosesréelles et imaginairespar des voies numériques,nous avons aussi cherché ce filsur le réseau. Commençonspar ce par quoi il est facile de commencer. Avant d’être un parc,ce parc est une campagneappelée Varembé,partagée en plusieurs domaines,dont l’un appartientà un certain Revilliod.Revilliod se marieavec Ariane.Ariane et Philippe-Léonard– c’est le prénom du type –ont un enfant,Gustave,qui voyage,collectionne,hérite,agrandit le domaine,construit ce palais,meurt célibataire et sans enfants,léguant ses biens à la Villeen 1890. Arrêtons-nous un instantsur cet ensemble de circonstances.Vous êtes Gustave,vous possédez un hôtel particulierau 12, rue de l’Hôtel-de-Ville,que vous remplissez d’objets ramenés de partout,que des gens viennent admirer de partout,jusqu’au moment où vous vous trouvez à l’étroit:il faut plus de placepour cette collection,pour cette admiration. Vous décidez donc de construireun lieu monumental et majestueuxpour abriter et montrerles 30’000 pièces amassées çà et là. Pour mettre en route ce projetvous embarquezdans une escapadeun jeune homme,qui a fait des études d’architecture.Vous l’embarquezpour qu’il s’imprègnedu style des palazzi somptueuxqu’on bâtissait en 1500, en 1600 ou en 1700en Italie.Vous reveneztous les deuxavec plein d’idées,vous les mélangez touteset vous construisezvotre musée privée. C’est ça, la vie à la Gustave. Et vous baptisez votre palaisen hommage à votre mèrequi entre-temps est défunte,vous laissant un héritage qui,justement,vous a permis de dépenser comme ça sans compter.Vous donnez donc au palaisle nomme d’Ariane,un petit peu modifié:Ariana. Or donc,au sujet d’Ariane,il est malheureux de constater que l’intégralité du Webne dit presque riensi ce n’est que le peintre Firmin Massot lui fit à dix-huit ans un portraitet qu’elle fut ensuite l’épouse de Philippe-Léonard,puis la mère de Gustave,et que Gustave écrivit dans son testament«Ma mère m’a inspiré dès mes plus jeunes ans, et a nourri plus tard en moi les goûts qui ont fait le bonheur de ma vie» –et c’est à peu près tout.On peut ainsi dire que l’Ariana célèbre Arianeen la faisant disparaître. On part donc tirer les fils qu’on peutdans le catalogue des bibliothèqueset dans d’autres bases de données,et on trouve non pas un fil,mais un petit écheveau passablement écheveléayant pour fil rouge un je-se-sais-quoi d’impénétrable et sibyllin. Si on tire un premier filde cette pelote d’Arianeen tapant «parc» et «Ariana» dans Google Bookson tombe surMonsieur Thorpe,étrange nouvelle d’Emmanuel Bove,étrange auteur français,de mère luxembourgeoise et de père russe,qui fit un bout de scolarité à Genèveau début des années 1910sous l’identité d’Emmanuel Bobovnikoff,qui était en fait son vrai nom.Dans la nouvelle,publiée en 1930,on ne sait pas trop ce qui se passe,si ce n’est peut-être le mystèresouvent perturbantque les adultes représentent pour les enfants. «Avant que mes parents eussent quitté Genève, nous habitions dans une maison neuve de la rue de l’École de Médecine, au sixième étage. (…) Ce fut dans cet appartement que je vis pour la première fois M. Thorpe. Mon père l’avait amené à déjeuner, mais ainsi qu’il faisait toujours, sans prévenir ma mère. Je n’avais absolument prêté aucune attention à ce convive, et sans les relations qui suivirent, je crois qu’il eût disparu à tout jamais de ma mémoire. Car, à table, j’étais toujours absent. Je n’avais qu’une pensée, finir rapidement le repas afin de m’éclipser. C’était un supplice pour moi d’attendre que mes parents eussent achevé. Aussi, quand nous avions un hôte et que le repas se prolongeait, je sentais sourdre en moi une grande colère à l’endroit de l’invité qui, sans s’en douter, m’obligeait à rester à table. Finalement, lorsque je pouvais me lever, j’éprouvais un tel soulagement que j’oubliais presque aussitôt celui qui était cause de la lenteur du repas. J’avais donc complètement oublié M. Thorpe lorsqu’au printemps de l’année 1910 ou 11, je l’aperçus au parc de l’Ariana. Il était assis face au lac et regardait au loin le Mont-Blanc, semblable, vu de cet endroit, au chapeau de Napoléon, ainsi que le disent les petites brochures de propagande. Je ne l’avais pas reconnu mais son visage, l’ensemble de sa personne, m’étaient familiers. J’allais continuer mon chemin, lorsque, tout à coup, il se leva, me sourit et vint à moi. Je m’arrêtai et attendis qu’il m’apprît qui il était, mais il ne paraissait pas s’apercevoir que je ne me rappelais pas son visage. Tout de suite il me demanda comment allaient mes parents. Quand je lui appris qu’ils étaient partis pour le midi de la France, il eut une mine si surprise et si inquiète que je craignis tout à coup d’avoir dévoilé l’adresse de mon père. Au même moment, je me souvins du déjeuner qu’il fit chez nous et je le revis parlant à mes parents. Était-il leur ami ? Je l’ignorais. C’est une faiblesse des enfants de ne pouvoir évaluer le degré d’amitié qu’ont leurs parents […]

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Parc La Perle du Lac – Brochettes d’espion-ne-s

Une plongée dans l’imaginaire romanesque du parc de la Perle du Lac… Si je me pose devant le clavier de mon ordinateur,si j’ouvre un navigateur,si je tape l’adresse de Google Books,(car je me suis donné pour mission de révéler l’imaginaire romanesque des parcsà travers des explorations numériques),si j’écris ensuite «Perle du Lac» dans la case de recherche,si j’appuie enfin sur la touche «Retour» pour voir les résultats,si je fais donc tout ça,eh bien,je suis perdu-e. Car me voici à Bellagio,la perle du lac de Côme, en Italie,pullulante de célébrités.Me voici au château de Chillon,la perle du lac Léman(même si à vrai dire,l’expression «perle du lac Léman»a également été utiliséepour désigner les localités deEvian, Lausanne, Montreux, Vevey, Yvoire,en ordre alphabétique).Me voici à Gisenyi,la perle du lac Kivu,station balnéaire au Rwanda,dotée d’une plage de sable fin.Me voici à Sirmione,la perle du lac de Garde,village posé au bout d’une presqu’îleen Italie.Me voici à Brunnen,la perle du lac des Quatre-Cantons,dans le canton de Schwyz.Me voici à Ascona,la perle du lac Majeur,dans le canton du Tessin.Me voici à Stresa,la perle du lac Majeur aussi,mais en Italie. Me voici au parc La Perle du Lac,ainsi appelé,paraît-il,parce qu’une femme s’y extasiaen découvrant ces lieuxen mille neuf cent et quelques,et en s’exclamant:«Ceci est la perle du lac!»(ou «Ceci est vraiment la perle du lac!»,ou «This is really the pearl of the lake!»selon d’autres versions). Il faut ouvrir à ce proposune parenthèse.Si l’on confie à Googlel’exclamation de cette dame,on tombe sur une petite quarantaine de résultatsqui identifienttouscette femmecomme «épouse de…»Toussauf un,un site de gens qui courent,appelé marathonien67.skyrock.com,seul parmi les 40à s’intéresser au nom de la femme,ou du moins à son prénom:Florence.En cherchantun peu plus loin,on trouve son nom complet:Florence Frances May Crotty,secrétaire britannique,épouse,en 1911,à 29 ans,de Hans Wilsdorf,mystérieux horloger suisse,fondateur de l’entreprise Rolex.Merci à elle,donc,pour ce nom. Bref. Toutes ces perlesde tous ces lacs. Y a-t-il un point commun?Y a-t-il un complot,une intrigue,une conspiration? En fait,Il y en a plein.Pas tellement à Bellagio, Chillon, Gisenyi, Sirmione, Brunnen, Ascona, Stresa,mais à Genève,au parc de la Perle du Lac,anciennement propriété du dénommé François Bartholoni,entrepreneur français dans les chemins de fer,inventeur,si l’on peut dire,de la gare Cornavin. Ce qu’on trouve doncen tapant «Perle du Lac» dans Google Bookspour voir quelles traces ce parc a laisséesdans des romans,ce sont des complots. Exemple n. 1.En 2009,l’auteur britannique James Twining publieThe Geneva Deception,traduit en français sous le titre L’Affaire Caravage,roman dont les ingrédients sont– une série de meurtres horripilants inspirés des tableaux du peintre italien Le Caravage,– un voleur d’art reconverti en traqueur d’art volé pour le FBI,– un pacte ancien, scellé dans le sang,– des sociétés secrètes,– le Vatican,– la Mafia,– et Genève,ses Ports-Francs,entrepôts hors douaned’où surgissent parfois10’000 pièces archéologiquesprovenant de fouilles clandestines,et sa Perle du Lacoù Verity Bruce,acheteuse d’art pour un musée de Los Angeles,rencontre un marchandforcément loucheappelé Earl Faulkspour négocier l’acquisition d’un artefact légendaire,un masque grec en ivoire du dieu Apollon. «Restaurant La Perle du lac, Genève20 mars – 12 h 30Faulks s’appuya sur son parapluie pour accueillir Verity, que le maître d’hôtel guidait vers sa table, en terrasse. Elle portait une robe noire, une veste en denim, ainsi qu’un sac Hermès Birkin du même rouge que ses chaussures. La moitié de son visage était masqué par une paire de lunettes de soleil Chanel, et elle arborait un lourd collier de pierres semi-précieuses.— Earl chéri.Elle lui souffla un baiser.— Désolée, je suis en retard. Les contrôleurs aériens espagnols étaient encore en grève. Quelle surprise ! Je viens juste d’arriver.— Je t’en prie, dit-il en s’avançant pour lui présenter galamment sa chaise avant de lui tendre sa serviette avec emphase.Le maître d’hôtel, désappointé d’être ainsi supplanté en public, se retira dans un silence amer.— Que fêtons-nous ? demanda-t-elle avec excitation, au moment où le serveur s’avançait pour leur servir un verre de Pol Roger, cuvée Sir Winston Churchill, que Faulks avait commandée avant son arrivée.— Je prends toujours du champagne au déjeuner, susurra-t-il. Pas toi ?— Oh, Earl, tu es infernal.Elle but une gorgée du breuvage pétillant.— Tu sais que c’est mon préféré. Tout simplement exquis, comme la vue de ce restaurant, ajouta-t-elle en faisant un geste en direction du lac, dont la surface scintillait comme un diamant sous la caresse du soleil.— Tu as dû vendre ton âme pour obtenir une journée aussi parfaite.— Tu n’as pas tout à fait tort, répondit-il en lui adressant un clin d’oeil.Un sourire malicieux sur les lèvres, elle se tourna vers lui, puis puis repoussa ses lunettes sur le haut de son crâne et protégea sesyeux de la lumière d’une main.— Serais-tu en train d’essayer de m’amadouer ?— Je n’oserais pas, minauda-t-il.Le serveur apparut à leur table.— Le pigeon rôti est délicieux, déclara Faulks.Après avoir pris la commande, le serveur s’éclipsa. Il y eut un moment d’accalmie. Verity fit tinter ses ongles longs et finement vernis contre son verre, en écho au bruit des couverts des tables voisines. Puis elle darda sur lui un regard brûlant.— Alors, tu l’as ? demanda-t-elle avec un détachement feint.Voilà. C’était la question qu’il attendait. Faulks était impressionné. Elle avait mis trois minutes de plus qu’il ne le pensait pour l’interroger. Apparemment, elle voulait paraître décontractée.— Je l’ai. Il est arrivé hier. Je l’ai déballé moi-même.— Est-ce qu’il…Sa question mourut sur ses lèvres, comme si elle était incapable de formuler ses sentiments. Aussitôt, sa stratégie soigneusement élaborée de feindre l’indifférence vola en éclats.— Il est tel que tu l’avais rêvé.Elle s’interrompit et prit une profonde inspiration, s’efforçant visiblement de se redonner une contenance.— Si tu authentifies l’œuvre, mon acheteur m’a promis d’avoir l’argent à la fin de la semaine. Le masque pourrait être en Californie dès la fin du mois.— Nous pourrions aller chez moi vers 15 heures.— Dans deux heures et demie, dit-elle en consultant sa montre avec un sourire. Je suppose que ce n’est pas si long, après 2’500 d’attente.» Exemple n. 2En 2002,après dix ans de travail,l’historien américain Gregg Herken publieBrotherhood of the Bomb: The Tangled Lives and Loyalties of Robert Oppenheimer, Ernest Lawrence, and Edward Teller,titre qu’on traduirait en français […]

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Parc La Grange – «Tout d’un coup, comme ça, il y a eu un immense déluge»

Avez-vous une histoire marquante, étrange, amusante, un beau souvenir ou un épisode curieux à nous raconter, en lien avec un parc genevois? Avez-vous vu ou vécu quelque chose de particulièrement significatif dans l’un de ces lieux? Quels sont votre meilleur et votre plus étrange souvenir d’une chose vue ou vécue dans un parc? => Pour partager vos histoires, écrivez-nous à l’adresse leparcaugmente@numeriquebm.ch ou envoyez-nous un fichier son, image ou vidéo via la page www.numeriquebm.ch/index.php/le-parc-augmente «Tout d’un coup, comme ça, il y a eu un immense déluge» Récit d’une anonyme interviewée par Mélanie le 21 août 2018 au parc de l’Ariana, dans le cadre d’une mission d’été du Service de la jeunesse. «C’était au parc La Grange, devant la scène Ella Fitzgerald. J’allais souvent avec mes parents pique-niquer et écouter le concert en même temps. Une fois j’étais avec ma famille, ma cousine et mon oncle et tout d’un coup, comme ça, il y a eu un immense déluge. On s’est retrouvés bloqués au milieu du parc sous la pluie, on était en shorts, heureusement on avait la couverture de pique-nique qui était plastifiée. Du coup on s’est réfugiés vers les poubelles, en mettant la nappe sur les poubelles pour faire un abri, on était genre six sous la nappe, en criant et tout, parce que c’était le déluge.»

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Parc des Cropettes – «Un immense flash avec une lumière tout près de nous mais dans le ciel»

Récit d’une jeune anonyme interviewée par Jeffrey le 11 juillet 2018 au parc Bertrand, dans le cadre d’une mission d’été du Service de la jeunesse. «C’était il y a à peu près six-sept ans, j’étais encore assez jeune et je n’étais pas complètement nette, je l’avoue. Et on était avec une amie posées sur un banc dans le parc des Cropettes à côté de la mare aux canards. Donc on était tranquillement posées, on parlait, on discutait de la vie, et d’un coup je lève ma tête et là, il y a un flash, vraiment très près, un immense flash, avec une lumière qui passe tout près de nous mais dans le ciel, et une sorte d’éclair comme s’il y avait un trait qui passait dans le ciel. D’abord ma première réflexion, c’est de taper sur l’épaule de mon amie pour lui montrer et… Je n’ai jamais vraiment cru aux extraterrestres et tout, mais là j’étais convaincue d’avoir vu un OVNI, mais genre vraiment. Et malheureusement mon amie n’a pas pu voir ce que j’ai vu, mais même maintenant, je suis convaincue d’avoir vu un OVNI, voilà. Sinon, mes souvenirs dans les parcs, ce sont tous mes anniversaires. Je pense qu’en étant genevois, on vient tous passer nos anniversaires, nos soirées d’été, les soirées de galère en hiver dans des parcs, on s’amuse toujours dans des parcs genevois, voilà. Je pense que j’ai passé la majeure partie de mon enfance et de mon adolescence dans des parcs, et même au jour d’aujourd’hui, c’est toujours une valeur sûre pour traîner et passer un bon before*.» * La partie de la soirée qui précède la phase proprement festive (ndlr) Avez-vous une histoire marquante, étrange, amusante, un beau souvenir ou un épisode curieux à nous raconter, en lien avec un parc genevois? Avez-vous vu ou vécu quelque chose de particulièrement significatif dans l’un de ces lieux? Quels sont votre meilleur et votre plus étrange souvenir d’une chose vue ou vécue dans un parc? => Pour partager vos histoires, écrivez-nous à l’adresse leparcaugmente@numeriquebm.ch ou envoyez-nous un fichier son, image ou vidéo via la page www.numeriquebm.ch/index.php/le-parc-augmente

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Parc La Grange, années 2010 – «Une sorte de passage secret dans les buissons là-bas»

Avez-vous une histoire marquante, étrange, amusante, un beau souvenir ou un épisode curieux à nous raconter, en lien avec un parc genevois? Avez-vous vu ou vécu quelque chose de particulièrement significatif dans l’un de ces lieux? Quels sont votre meilleur et votre plus étrange souvenir d’une chose vue ou vécue dans un parc? => Pour partager vos histoires, écrivez-nous à l’adresse leparcaugmente@numeriquebm.ch ou envoyez-nous un fichier son, image ou vidéo via la page www.numeriquebm.ch/index.php/le-parc-augmente «Une sorte de passage secret dans les buissons là-bas» Récit d’une très jeune anonyme interviewée par Mélanie le 21 août 2018 au parc La Grange, dans le cadre d’une mission d’été du Service de la jeunesse. «Dans le parc La Grange je suis allée dans une sorte de passage secret dans les buissons là-bas et je suis allée à peu près jusqu’au bout. La première fois je suis allée toute seule et là, je vois un homme bizarre, je voyais juste ses yeux qui brillaient, qui me regardaient… Je suis partie en courant. La deuxième fois j’y vais avec ma mère, on voit le même homme, je pars en courant. La troisième fois je vais avec un copain, on voit le même homme, et on est partis les deux en courant. L’homme ne nous a rien fait, il a juste eu un regard qui m’a fait, comment dire, peur. En fait il était bizarre, il avait une couette avec un élastique rose.»

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Un parc genevois, années 2010 – Ce n’est pas parce que c’est vert que ce n’est pas du harcèlement

Avez-vous une histoire marquante, étrange, amusante, un beau souvenir ou un épisode curieux à nous raconter, en lien avec un parc genevois? Avez-vous vu ou vécu quelque chose de particulièrement significatif dans l’un de ces lieux? Quels sont votre meilleur et votre plus étrange souvenir d’une chose vue ou vécue dans un parc? => Pour partager vos histoires, écrivez-nous à l’adresse leparcaugmente@numeriquebm.ch ou envoyez-nous un fichier son, image ou vidéo via la page www.numeriquebm.ch/index.php/le-parc-augmente Ce n’est pas parce que c’est vert que ce n’est pas du harcèlement Récit d’un jeune anonyme interviewé par Jeffrey le 24 juillet 2018 dans un parc genevois, dans le cadre d’une mission d’été du Service de la jeunesse. «Je travaillais pour le Service de la jeunesse dans le cadre de mon Service civil, je m’occupais des grillades dans un parc. Il y avait deux jeunes filles qui étaient engagées par la Boîte à Boulots pour s’occuper des chaises longues, et qui mettaient aussi des jeux, des tables et des parasols à disposition pour les enfants. Et il y avait une bande de jeunes garçons – ils étaient vraiment très jeunes, je dirais 11 à 14 ans – qui s’étaient mis dans tous leurs états face à ces deux jeunes filles. Ils étaient constamment en train de les solliciter, d’essayer de les impressionner, de leur dire «je t’aime», et «allez file-moi ton numéro» et «c’est quoi ton pseudo sur Snapchat?»… J’ai passé trois heures dans ce parc et j’ai trouvé ça d’une lourdeur insupportable, c’était impressionnant de voir ces jeunes garçons qui, même s’ils n’en étaient peut-être pas conscients, pratiquaient une forme de harcèlement. Les questions que je me suis posées, c’est comment les deux jeunes filles vivaient la chose et quel pouvait être mon rôle dans cette situation. Je voyais bien que c’était pesant pour elles, qu’elles étaient amenées à banaliser la chose pour la rendre plus supportable et qu’elles s’efforçaient de rigoler un peu de temps en temps, mais c’était un rire un peu jaune. Il y en a quand même une qui m’a dit «je ne crois pas que je vais tenir la semaine»… J’ai l’impression que personne, ni elles ni eux, ne réalisait pleinement ce qui se passait. Ça m’a amené à réaliser à quel point il y a un manque de connaissances sur ces sujets-là dans cette tranche d’âge.»

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Parc Bertrand, vers le milieu du 21e siècle – Une manifestation de rue chrétienne, nudiste et avinée

Dans une Genève future et sans voitures, le Web-gourou chrétien Georges de Gy lance, depuis le parc Bertrand, une offensive contre Geronimo Jules, grand homme mort 25 ans plus tôt dans une baignoire… Le livre_ Un exemple à suivre, de Guillaume Rihs, Paris, Kero, 2017 «Le grand homme dont Genève s’apprête à fêter le quart de siècle de la disparition est Geronimo Jules, un homme politique et un philosophe, à moins que ce ne soit l’inverse, qui a fait de la ville un parc géant, transformant les quartiers en zones vertes sans voitures. Il est aussi celui qui a fait voter l’interdiction des cloches d’église, au nom d’une laïcité stricte. Il aurait voulu aussi cacher les sans-abri dans les caves mais son initiative «Halte à la misère» avait échoué. (…) Mais ce joyeux ordonnancement est menacé par le terrible Georges de Gy dont la soif de vengeance n’a d’égal que son succès sur les réseaux sociaux. Hargneux rival politique de feu Geronimo Jules, le pétulant octogénaire a juré d’empêcher le Quart de siècle d’avoir lieu. Avec son amant, il rassemble les foules en quelques clics, envoûte les jeunes de vingt ans par sa foi chrétienne démonstrative et danse en roi de la fête lors d’immenses cortèges.» (Lisbeth Koutchoumoff, «Le comique des commémorations», Le Temps, 22.04.2017) =>Le journal Le Temps dans l’offre PressReader des BM. => Le livre dans le catalogue des Bibliothèques municipales L’extrait choisi_ «Au milieu du parc Bertrand, un paysan avait dressé un enclos et y élevait un troupeau qui faisait une viande locale. Si cela ne vous attristait pas trop, vous pouviez vous réserver une côte, une joue, une queue ; c’était traçable et ça avait du succès. Vous pouviez aussi louer une bête pour la journée, pour les enfants, pour faire un tour. Ce sont des animaux placides. Georges de Gy en avait choisi quatre, et de solidement charpentés. Georges de Gy, qui aime avoir les choses en main, traquait son bétail lui-même au milieu du parc Bertrand. Le paysan, leur propriétaire, l’accompagnait du regard et fumait près d’un pin. Réunir quatre bœufs et les atteler n’est pas une mince initiative ; Georges de Gy clopinait, un fouet à la main, les manches d’une chemise délicate relevées et les chaussures pas appropriées du tout. Son inexpérience et son âge avancé sautaient aux yeux de tous les promeneurs qui passaient par ici. Après l’avoir laissé se démener quelque temps, le paysan finalement s’en mêla et, d’un geste sûr, il réunit les animaux sous de magnifiques carcans anciens. Il les flanqua de quelques complices. Le paysan, payé, s’y intéressa à peine. Il dit vous serez patients, hein, vous ne les brusquerez pas, et il prit congé. Arriva Gomes d’un pas souple, rasé de frais et habillé de lin clair, on aurait dit un colon, avec, auprès de lui, quelques amis de son âge et des garçons et des jeunes filles plus jeunes, une trentaine en tout très excités, riant, blaguant ; une fière bande. Apercevant cette communauté fidèle, Georges de Gy éprouva une bouffée d’orgueil. Un seul mot sur une vidéo et paf, ils rappliquent ! Avant de se mettre en route, il assit son monde autour de lui et, pour se chauffer la voix, il proposa quelques improvisations, plaisanteries, chansons, dont cet air de sa composition : « Oh j’entends ton cul qui claque, mon capitaine » , puis il rappela les tenants et les aboutissants de tout ce carnaval : — Nos autorités célèbrent la médiocrité, qu’à cela ne tienne ! Nous célébrerons nos valeurs à nous, nous, la joie, nous ! Nous ne sommes pas des bœufs, nous ! Des êtres humains, nous ! Et nous allons leur montrer ce qu’être humain signifie ! Gomes, fais passer les liqueurs ! Plusieurs bouteilles circulèrent. On continua de chanter : « Quels sont les ordres mon capitaine ? » Et c’est un festival en plein air qui s’improvisait déjà. Déjà, des promeneurs se joignaient aux premiers arrivés, trouvant que c’était sympathique, mais qui êtes-vous exactement ? Jusqu’au moment de se mettre en route. — On y va, allez, dit Georges de Gy, qui sait ébranler une troupe. Les quelque quarante qu’on dénombrait maintenant, moins quelques-uns à pied pour guider l’attelage, grimpèrent sur le char. Deux trônes dominaient à l’arrière ainsi qu’une demi-douzaine d’enceintes alimentées d’un générateur. On fit retentir une musique électrique. Le cortège s’ébranla à pas bovins, on pouvait monter et descendre du char en route sans difficulté. On y distribuait des alcools, on y fumait de l’herbe, on y riait et on s’y tenait bras dessus bras dessous vers un après-midi heureux. Ils traversèrent le parc plein d’envies et sans scrupules, et derrière eux les cadavres de bouteilles dérivaient comme des naufragés.»  

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Parc Bertrand, 1974 – La traumatisée du toboggan

En naviguant dans sa mémoire pour autopsier une relation amoureuse, Monica tombe sur une chute dans un parc genevois… Le livre_ Tout cela n’a rien à voir avec moi, de Monica Sabolo, Paris, Jean-Claude Lattès, 2013 «Ce troisième roman, qu’elle considère un peu comme son premier, raconte, ou plutôt autopsie, un chagrin d’amour, Tout cela n’a rien à voir avec moi. Et pourtant, au contraire, tout cela a beaucoup à voir avec elle, et pour la première fois, elle a l’impression que ce texte reflète ce qu’elle est: «J’avais trouvé ma place dans ma tête, je m’autorisais quelque chose qui me ressemblait. Mais comme ce récit jouait avec l’autofiction, j’avais un peu l’impression de me balader toute nue dans la rue!» Dans ce roman, elle décrypte un chagrin d’amour, décrit toutes les stupidités auxquelles on peut se laisser aller dans ces moments-là, mais aussi la souffrance que l’on éprouve. Elle intercale ses propos de plein de photos qui sont autant de petits cailloux dans cette aventure. Beaucoup de gens s’y retrouvent. Le livre rencontre le succès et remporte le très branché Prix de Flore.» (Pascale Frey, «Monica Sabolo et les secrets de famille», Tribune de Genève, 24.08.2015) => Le livre dans le catalogue des Bibliothèques municipales L’auteure_ «Née à Milan, elle a grandi et fait ses études à Genève, passé ses vacances à Crans-Montana, avant de tout quitter pour travailler avec le WWF en Guyane, puis au Canada. Là-bas, elle rencontre quelqu’un qui lance un nouveau magazine à Paris, Terre et océans. La voilà journaliste, et parisienne! Elle a alors vingt-quatre ans, l’envie d’écrire, mais rien de plus précis. Le désir aussi, probablement, de mettre quelques centaines de kilomètres entre sa famille et son présent, le besoin de recommencer à zéro. Après Terre et océans, elle ose un grand écart en entrant au magazine très people Voici. La chasse aux célébrités remplace celle à la baleine… «En huit ans, je crois avoir occupé tous les postes! se souvient-elle. Puis j’ai travaillé à ELLE pendant quatre ans. J’ai arrêté pour écrire mon premier livre, Le roman de Lili, en 2000. Elle commente: «C’était une histoire assez légère, pas vraiment littéraire, mais j’avais 27 ans, et à l’époque, c’était ce dont j’avais envie. » Monica Sabolo laisse passer ensuite cinq années, le temps de faire deux enfants, avant de se lancer dans son deuxième ouvrage. Et puis plus rien à nouveau jusqu’en 2013. A ce moment-là, sa vie change de manière radicale, son envie d’écrire s’intensifie. Elle décide cette fois de s’y mettre sérieusement, de s’en donner les moyens, et quitte le magazine Grazia, où elle dirigeait la rubrique culturelle.» (Pascale Frey, «Monica Sabolo et les secrets de famille», Tribune de Genève, 24.08.2015) «Mais c’est avec Tout cela n’a rien à voir avec moi (2013) que la vie de Monica Sabolo change. Le succès de ce roman-enquête autobiographique, qui explore le chagrin d’amour à la façon d’un rapport de police zébré de poésie et d’humour, lui permet de se consacrer à l’écriture. Et de dépister ces secrets de famille qui lestent les vies.» (Lisbeth Koutchoumoff, «Monica Sabolo, à l’encre du lac», Le Temps, 07.10.2017) => Le journal Le Temps dans l’offre PressReader des BM. L’extrait choisi_ «Monica s’adapta à sa nouvelle vie avec la souplesse et la bonne volonté propre aux enfants, en particulier aux enfants nés dans le péché. Quelques mois après son arrivée à Genève, elle parlait français et ne prononçait plus un seul mot d’italien, cette langue issue d’un monde qui n’existait plus, enseveli comme Pompéi sous les cendres et la sidération. Au mois d’août 1974, elle accueillit la naissance de son petit frère Fabrice avec une joie souveraine, et entra au jardin d’enfants en gambadant, comme si les terres inconnues ne constituaient pas un problème mais la réponse à une volonté d’émancipation revendiquée. Au mois de novembre 1974, Monica monta sur un toboggan dans l’aire de jeu du parc Bertrand, et sous les yeux de sa mère, plongea la tête la première sur le béton. Elle se cassa le nez et afficha pendant plusieurs semaines un œdème géant qui mettait tout le monde mal à l’aise, ce qui ne l’empêchait pas de continuer de sourire, à la façon d’un politique soucieux avant tout du bien-être de ses administrés. À partir de ce jour, elle se mit à fréquenter les urgences et le cabinet du pédiatre avec une régularité remarquable, comme si l’épisode du toboggan avait révélé un goût secret pour la chute et le vide. Elle tombait sans cesse, dans la rue, au parc, au jardin d’enfants, puis à l’école, un effondrement discret, silencieux, qui se distinguait néanmoins par une prouesse mécanique – elle plongeait la tête la première, sans jamais se protéger de ses mains. Une signature personnelle qui lui valait des stigmates spectaculaires, œufs de pigeon sur le front, œil au beurre noir, menton ensanglanté, joues balafrées, et, acmé acrobatique, un traumatisme crânien remporté en chutant d’un tricycle à l’arrêt. Elle pratiqua cet art subtil jusqu’en 1977, année où elle fut contrainte de prendre des cours de judo. Confrontée à monsieur Weber, un professeur suisse allemand qui ne rigolait pas avec la motricité, elle dut renoncer à exprimer sa créativité par la voie du trauma et, vaincue, décrocha sa ceinture jaune.»

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