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histoire

Parc la Grange – Un lieu de rencontres secrètes

Une plongée dans l’imaginaire romanesque du parc La Grange… Aussi longtemps qu’on s’en souvienne, ce parc a été un parc. Un lieu de culte et de culture, dans tous les sens du terme, un lieu où on fait pousser des choses. Les Allobroges, qui étaient les Celtes du coin, faisaient pousser des mégalithes, c’est-à-dire des menhirs. Les Romains du coin, qui étaient en fait des Allobroges devenus romains, faisaient pousser des restes romains, qui avant d’être des restes étaient une villa romaine un peu clinquante, un peu tapageuse, un signe extérieur de richesse. Jésus en 1444 fait pousser des poissons dans le célèbre tableau «La pêche miraculeuse», du peintre Konrad Witz, qui transpose le miracle biblique quelque part au large du parc La Grange. (On peut voir ce tableau au Musée d’art et d’histoire, c’est la plus ancienne image de ce lieu et c’est la plus ancienne représentation réaliste d’un paysage dans l’histoire de la peinture européenne.) On continue. Un certain nombre de membres de la famille Lullin font pousser un jardin et une villa. Un certain Favre fait pousser une bibliothèque, qu’il remplit de 15’000 livres, à côté de la villa. Un autre Favre fait pousser un alpineum, c’est-à-dire un paysage alpin en toc, mais très bien imité, prenant pour modèle un marécage situé à Faverges, sur le Salève. La Ville de Genève prend possession des lieux en 1918, légués par un petit dernier Favre. Elle fait pousser au cours du siècle qui s’ensuit des roses, des tortues, des saules pleureurs, des canards, un théâtre, des concerts, une bibliothèque ambulante. Ce parc est un parc, donc. Mais encore? Quel est ce lieu, quelle est la nature de cet endroit? Pour répondre, comme nous sommes ici dans une bibliothèque, nous avons parcouru des textes. Le premier dit à peu près ça (On dit «à peu près» parce qu’on l’a fait traduire de l’allemand par Google Translate, le retouchant juste un peu.) «Il franchit une haute porte en fer forgé pour entrer dans le parc, encore désert à cette heure matinale. En un gigantesque octogone, découpé en secteurs comme les tranches d’une tarte, poussaient des milliers de roses. Au-delà, Philip aperçut la bâtisse blanche. Appuyé contre la rambarde se tenait Donald Ratoff, gros et court sur pattes, à côté d’un homme grand et mince. Ratoff agita la main. Philip fit un signe en retour. Qui était le deuxième homme? Ratoff ne l’avait pas mentionné. À travers le lit de roses, Philip s’approcha de la maison. «Salut», dit Ratoff, alors que Philip s’avançait vers les deux hommes. Il tendit une main molle et moite, qui se logea dans celle de Philip sans exercer la moindre pression. «Heureux que tu sois venu si vite.» Il présenta le deuxième homme, qui était vêtu d’un costume beige d’été. «M. Günter Parker, commissaire principal, chef de la Commission spéciale 12 juillet.» «Ravi de faire votre connaissance», déclara Parker. Sa poignée de main était ferme. Il avait un visage mince et bronzé, des cheveux blonds coupés court, des sourcils blonds et touffus et des yeux brillants. Commissaire principal – pensa Philip – et pourtant si jeune. Il paraissait étrangement sérieux et triste. Philip se sentit soudain très vieux. Le gros Ratoff, qui affichait une bouche tordue et un crâne sur lequel on ne trouvait pas un cheveu, dit: «Vous savez ce qui s’est passé à Berlin.» «À Berlin?» «Hier après-midi à Spandau. Aux United Remedies. C’est alors que…» «Oh, bien sûr!» Soudain, Philip se souvint de ce qu’il avait vu et entendu sur la chaîne ZDF, juste avant que Simone ne vienne à son appartement. «Un nuage de chlore gazeux s’est échappé d’une chaudière industrielle. Beaucoup de morts. Des centaines d’empoisonnés. Des émissions spéciales à la télé… C’est pour ça que vous…» «Oui, Monsieur Sorel», répondit Parker, qui tenait dans ses main une valise diplomatique. «C’est pour cette raison que nous sommes ici. Quatorze autres personnes sont mortes depuis que vous avez vu le rapport.» «Horrible», déclara Ratoff en baissant le regard vers ses chaussures sur mesure Ferragamo. Les chaussures étaient d’un gris argenté, comme son costume, qu’il avait assorti d’une chemise bleue et d’une cravate à rayures argent et bleues. «Absolument horrible. Souvenez-vous, c’est nous qui avons construit le centre de données.» «Pourquoi?» demanda Philip. «L’accident est-il dû à une erreur du centre de données?» «Nous ne le savons pas», répondit Parker. «L’enquête n’est en cours que depuis hier. Une chose est certaine. Ce n’était pas un accident, c’était une attaque terroriste.» «Terrible, Philip, tout à fait horrible», intervint Ratoff. «Le commissaire principal a ordonné un blackout de l’information. C’est pour cette raison que je t’ai appelé depuis le parc. Ici, nous pouvons parler sans que personne ne nous entende.» «Comment êtes-vous arrivé à Genève si tôt, M. Parker? Je veux dire, avec quel avion?» «Un vol spécial», dit vivement Ratoff. «Nous avons atterri il y a une heure.» «Marchons un peu», dit Parker. Dans l’octogone de roses, l’odeur devenait presque assourdissante. Il n’y avait toujours personne en vue et les oiseaux chantaient encore dans les cimes des arbres. Philip regarda, au-delà du parc, le lac luisant sous le soleil. En 1999, l’auteur autrichien de best-sellers Johannes Mario Simmel (35 romans, 73 millions d’exemplaires, 33 langues), fait donc pousser avec son roman Liebe ist die letzte Brücke («L’amour est le dernier pont») une intrigue internationale dans le parc La Grange: un lieu où, si l’on en croit l’écrivain, on parvient à se cacher des yeux du monde. Un lieu de rencontres secrètes et de séparation, comme les cavernes minérales ou végétales des rituels d’initiation des sociétés tribales – un lieu où l’on passe un certain temps à l’écart, avant de retourner prendre sa place en société, mais transformé-e. C’est ce qui se passe dans le deuxième texte que nous avons parcouru pour tenter de comprendre la nature de ce lieu – un roman dont la narratrice, Johanne, parcourt trois fois un parc genevois doté de colonnes, en ne sachant pas, puis en espérant, puis en sachant […]

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Parc de l’Ariana – Indiana Jones et les nazis du Léman

Une plongée dans l’imaginaire romanesque du parc du parc de l’Ariana… Le texte que je tiens entre les mains est une tentative de comprendre où je suis. Qu’est-ce que c’est que ce lieu improbable, incrusté dans le quartier des organisations internationales, dominant une pente verte qui roule jusqu’au lac? Quelle est sa place dans le vécu et dans l’imaginaire de cette ville? Dans quel but y a-t-on planté ce palais hyperbolique? Quel genre de personne vient y traîner? Vous excuserez qu’on convoque une référence un peu convenue, mais il faut le dire: bien que le nom de ce parc renvoie à une dénommée Ariana, il s’avère ardu de détecter les traces de cette Ariana-là. Cette Ariana s’appelait en fait Ariane, Ariane de la Rive. D’ailleurs ce parc allait justement jusqu’à la rive, où il y avait un port qu’on appelait «port de l’Ariana» avec un restaurant sur pilotis. S’appuyant sur la documentation iconographique de l’époque, c’est-à-dire sur des vieilles cartes postales, le journaliste Jean-Claude Ferrier de la Tribune de Genève écrira, bien plus tard, que cet établissement ressemblait – on le cite – à une pagode chinoise ou à un gâteau de mariage bavarois. Le journaliste note aussi que le restaurant du port de l’Ariana est démoli en 1911 parce que son architecture déplaisait semble-t-il très fortement au public genevois. Il s’avère ardu, disais-je, de trouver le fil d’Ariane qui, de la rive, conduit au lieu où nous nous trouvons aujourd’hui. Mais comme nous sommes ici dans une appendice, une excroissance mouvante et connectée d’un réseau de bibliothèques, nous avons malgré tout cherché ce fil en feuilletant des livres. Et comme nous sommes vendredi, journée consacrée en ce lieu à explorer des choses réelles et imaginaires par des voies numériques, nous avons aussi cherché ce fil sur le réseau. Commençons par ce par quoi il est facile de commencer. Avant d’être un parc, ce parc est une campagne appelée Varembé, partagée en plusieurs domaines, dont l’un appartient à un certain Revilliod. Revilliod se marie avec Ariane. Ariane et Philippe-Léonard – c’est le prénom du type – ont un enfant, Gustave, qui voyage, collectionne, hérite, agrandit le domaine, construit ce palais, meurt célibataire et sans enfants, léguant ses biens à la Ville en 1890. Arrêtons-nous un instant sur cet ensemble de circonstances. Vous êtes Gustave, vous possédez un hôtel particulier au 12, rue de l’Hôtel-de-Ville, que vous remplissez d’objets ramenés de partout, que des gens viennent admirer de partout, jusqu’au moment où vous vous trouvez à l’étroit: il faut plus de place pour cette collection, pour cette admiration. Vous décidez donc de construire un lieu monumental et majestueux pour abriter et montrer les 30’000 pièces amassées çà et là. Pour mettre en route ce projet vous embarquez dans une escapade un jeune homme, qui a fait des études d’architecture, vous l’embarquez pour qu’il s’imprègne du style des palazzi somptueux qu’on bâtissait en 1500, en 1600 ou en 1700 en Italie. Vous revenez tous les deux avec plein d’idées, vous les mélangez toutes et vous construisez votre musée privée. C’est ça, la vie à la Gustave. Et vous baptisez votre palais en hommage à votre mère qui entre-temps est défunte, vous laissant un héritage qui, justement, vous a permis de dépenser comme ça sans compter. Vous donnez donc au palais le nomme d’Ariane, un petit peu modifié: Ariana. Or donc, au sujet d’Ariane, il est malheureux de constater que l’intégralité du Web ne dit presque rien si ce n’est que le peintre Firmin Massot lui fit à dix-huit ans un portrait et qu’elle fut ensuite l’épouse de Philippe-Léonard, puis la mère de Gustave, et que Gustave écrivit dans son testament «Ma mère m’a inspiré dès mes plus jeunes ans, et a nourri plus tard en moi les goûts qui ont fait le bonheur de ma vie» – et c’est à peu près tout. On peut ainsi dire que l’Ariana célèbre Ariane en la faisant disparaître. On part donc tirer les fils qu’on peut dans le catalogue des bibliothèques et dans d’autres bases de données, et on trouve non pas un fil, mais un petit écheveau passablement échevelé ayant pour fil rouge un je-se-sais-quoi d’impénétrable et sibyllin. Si on tire un premier fil de cette pelote d’Ariane en tapant «parc» et «Ariana» dans Google Books on tombe sur Monsieur Thorpe, étrange nouvelle d’Emmanuel Bove, étrange auteur français, de mère luxembourgeoise et de père russe, qui fit un bout de scolarité à Genève au début des années 1910 sous l’identité d’Emmanuel Bobovnikoff qui était en fait son vrai nom. Dans la nouvelle, publiée en 1930, on ne sait pas trop ce qui se passe, si ce n’est peut-être le mystère souvent perturbant que les adultes représentent pour les enfants. «Avant que mes parents eussent quitté Genève, nous habitions dans une maison neuve de la rue de l’École de Médecine, au sixième étage. (…) Ce fut dans cet appartement que je vis pour la première fois M. Thorpe. Mon père l’avait amené à déjeuner, mais ainsi qu’il faisait toujours, sans prévenir ma mère. Je n’avais absolument prêté aucune attention à ce convive, et sans les relations qui suivirent, je crois qu’il eût disparu à tout jamais de ma mémoire. Car, à table, j’étais toujours absent. Je n’avais qu’une pensée, finir rapidement le repas afin de m’éclipser. C’était un supplice pour moi d’attendre que mes parents eussent achevé. Aussi, quand nous avions un hôte et que le repas se prolongeait, je sentais sourdre en moi une grande colère à l’endroit de l’invité qui, sans s’en douter, m’obligeait à rester à table. Finalement, lorsque je pouvais me lever, j’éprouvais un tel soulagement que j’oubliais presque aussitôt celui qui était cause de la lenteur du repas. J’avais donc complètement oublié M. Thorpe lorsqu’au printemps de l’année 1910 ou 11, je l’aperçus au parc de l’Ariana. Il était assis face au lac et regardait au loin le Mont-Blanc, semblable, vu de cet endroit, au chapeau de Napoléon, ainsi que le disent les petites brochures de propagande. Je ne l’avais […]

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Parc La Perle du Lac – Brochettes d’espion-ne-s

Une plongée dans l’imaginaire romanesque du parc de la Perle du Lac… Si je me pose devant le clavier de mon ordinateur, si j’ouvre un navigateur, si je tape l’adresse de Google Books, (car je me suis donné pour mission de révéler l’imaginaire romanesque des parcs à travers des explorations numériques), si j’écris ensuite «Perle du Lac» dans la case de recherche, si j’appuie enfin sur la touche «Retour» pour voir les résultats, si je fais donc tout ça, eh bien, je suis perdu-e. Car me voici à Bellagio, la perle du lac de Côme, en Italie, pullulante de célébrités. Me voici au château de Chillon, la perle du lac Léman (même si à vrai dire, l’expression «perle du lac Léman» a également été utilisée pour désigner les localités de Evian, Lausanne, Montreux, Vevey, Yvoire, en ordre alphabétique). Me voici à Gisenyi, la perle du lac Kivu, station balnéaire au Rwanda, dotée d’une plage de sable fin. Me voici à Sirmione, la perle du lac de Garde, village posé au bout d’une presqu’île en Italie. Me voici à Brunnen, la perle du lac des Quatre-Cantons, dans le canton de Schwyz. Me voici à Ascona, la perle du lac Majeur, dans le canton du Tessin. Me voici à Stresa, la perle du lac Majeur aussi, mais en Italie. Me voici au parc La Perle du Lac, ainsi appelé, paraît-il, parce qu’une femme s’y extasia en découvrant ces lieux en mille neuf cent et quelques, et en s’exclamant: «Ceci est la perle du lac!» (ou «Ceci est vraiment la perle du lac!», ou «This is really the pearl of the lake!» selon d’autres versions). Il faut ouvrir à ce propos une parenthèse. Si l’on confie à Google l’exclamation de cette dame, on tombe sur une petite quarantaine de résultats qui identifient tous cette femme comme «épouse de…» Tous sauf un, un site de gens qui courent, appelé marathonien67.skyrock.com, seul parmi les 40 à s’intéresser au nom de la femme, ou du moins à son prénom: Florence. En cherchant un peu plus loin, on trouve son nom complet: Florence Frances May Crotty, secrétaire britannique, épouse, en 1911, à 29 ans, de Hans Wilsdorf, mystérieux horloger suisse, fondateur de l’entreprise Rolex. Merci à elle, donc, pour ce nom. Bref. Toutes ces perles de tous ces lacs. Y a-t-il un point commun? Y a-t-il un complot, une intrigue, une conspiration? En fait, Il y en a plein. Pas tellement à Bellagio, Chillon, Gisenyi, Sirmione, Brunnen, Ascona, Stresa, mais à Genève, au parc de la Perle du Lac, anciennement propriété du dénommé François Bartholoni, entrepreneur français dans les chemins de fer, inventeur, si l’on peut dire, de la gare Cornavin. Ce qu’on trouve donc en tapant «Perle du Lac» dans Google Books pour voir quelles traces ce parc a laissées dans des romans, ce sont des complots. Exemple n. 1. En 2009, l’auteur britannique James Twining publie The Geneva Deception, traduit en français sous le titre «L’Affaire Caravage», roman dont les ingrédients sont – une série de meurtres horripilants inspirés des tableaux du peintre italien Le Caravage, – un voleur d’art reconverti en traqueur d’art volé pour le FBI, – un pacte ancien, scellé dans le sang, – des sociétés secrètes, – le Vatican, – la Mafia, – et Genève, ses Ports-Francs, entrepôts hors douane d’où surgissent parfois 10’000 pièces archéologiques provenant de fouilles clandestines, et sa Perle du Lac où Verity Bruce, acheteuse d’art pour un musée de Los Angeles, rencontre un marchand forcément louche appelé Earl Faulks pour négocier l’acquisition d’un artefact légendaire, un masque grec en ivoire du dieu Apollon. «Restaurant La Perle du lac, Genève 20 mars – 12 h 30 Faulks s’appuya sur son parapluie pour accueillir Verity, que le maître d’hôtel guidait vers sa table, en terrasse. Elle portait une robe noire, une veste en denim, ainsi qu’un sac Hermès Birkin du même rouge que ses chaussures. La moitié de son visage était masqué par une paire de lunettes de soleil Chanel, et elle arborait un lourd collier de pierres semi-précieuses. — Earl chéri. Elle lui souffla un baiser. — Désolée, je suis en retard. Les contrôleurs aériens espagnols étaient encore en grève. Quelle surprise ! Je viens juste d’arriver. — Je t’en prie, dit-il en s’avançant pour lui présenter galamment sa chaise avant de lui tendre sa serviette avec emphase. Le maître d’hôtel, désappointé d’être ainsi supplanté en public, se retira dans un silence amer. — Que fêtons-nous ? demanda-t-elle avec excitation, au moment où le serveur s’avançait pour leur servir un verre de Pol Roger, cuvée Sir Winston Churchill, que Faulks avait commandée avant son arrivée. — Je prends toujours du champagne au déjeuner, susurra-t-il. Pas toi ? — Oh, Earl, tu es infernal. Elle but une gorgée du breuvage pétillant. — Tu sais que c’est mon préféré. Tout simplement exquis, comme la vue de ce restaurant, ajouta-t-elle en faisant un geste en direction du lac, dont la surface scintillait comme un diamant sous la caresse du soleil. — Tu as dû vendre ton âme pour obtenir une journée aussi parfaite. — Tu n’as pas tout à fait tort, répondit-il en lui adressant un clin d’oeil. Un sourire malicieux sur les lèvres, elle se tourna vers lui, puis puis repoussa ses lunettes sur le haut de son crâne et protégea ses yeux de la lumière d’une main. — Serais-tu en train d’essayer de m’amadouer ? — Je n’oserais pas, minauda-t-il. Le serveur apparut à leur table. — Le pigeon rôti est délicieux, déclara Faulks. Après avoir pris la commande, le serveur s’éclipsa. Il y eut un moment d’accalmie. Verity fit tinter ses ongles longs et finement vernis contre son verre, en écho au bruit des couverts des tables voisines. Puis elle darda sur lui un regard brûlant. — Alors, tu l’as ? demanda-t-elle avec un détachement feint. Voilà. C’était la question qu’il attendait. Faulks était impressionné. Elle avait mis trois minutes de plus qu’il ne le pensait pour l’interroger. Apparemment, elle voulait paraître décontractée. — Je l’ai. Il est arrivé hier. […]

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Parc Bertrand – Clichés, potences et toboggans

Une plongée dans l’imaginaire romanesque du parc Bertrand… Je vais peut-être rester prudent-e. Prudent-e avant de formuler un jugement hâtif que je pourrais regretter, mais à première vue, contrairement aux deux parcs que nous avons déjà traversés avec notre remorque, le parc La Grange et celui de l’Ariana, ce parc-ci, Bertrand, est facile à comprendre, facile à expliquer. Pas de grand mystère, pas de Celtes Allobroges qui plantaient des menhirs, pas de mystiques nazis qui contemplaient les lieux avec les yeux en coeur parce que soi-disant dans «Ariana» il y a «aryen». Rien de tout cela, rien qu’un Alfred, pour commencer. Car il faut savoir que Bertrand était en fait le nom d’Alfred, Alfred Bertrand, dont nous allons commencer par lire la notice Wikipédia, après nous être rapidement dépêtré-e-s d’une homonymie, Alfred Bertrand (1913-1986), homme politique belge – pas lui, Alfred Bertrand (né en 1919), joueur de football belge – pas lui non plus, Alfred Bertrand (1856-1924), géographe et photographe suisse – bingo. «Protestant convaincu, sportif, Bertrand réalise de très nombreux voyages à travers le monde (Himalaya, Cachemire, Malaisie, Chine, etc.), d’où il ramène une importante collection de photographies de monuments, paysages, ou ethnographiques.» C’est ce que dit Wikipédia, sans dire toutefois en vertu de quelle fortune ce monsieur avait un parc. Le site Web de l’Etat de Genève appuie avec fougue, si l’on peut dire, sur le clou religieux: «Alfred Bertrand eut dès sa jeunesse la passion des voyages et participa à plusieurs expéditions au Cachemire, à l’Himalaya et surtout au Zambèze où il s’enthousiasma pour l’œuvre des missionnaires protestants qu’il aida ensuite de toutes ses forces.» Si l’on googlise Alfred encore pendant quelques instants, on tombe vite sur un article daté 31 mai 2013 où la journaliste Caroline Stevan, spécialiste de la photo au journal Le Temps règle son compte au grand homme en deux lignes de chapeau. «Fortuné, Alfred Bertrand s’est rêvé en explorateur du globe. Convaincu de la supériorité des blancs et de la religion protestante, il est représentatif d’un racisme ordinaire à son époque.» Le parc Bertrand exposait alors, en 2013, les photos de Bertrand dans une exposition en plein air appelée «Clichés exotiques, le tour du monde en photographie». Reprenons l’article. «Le propos? «Raconter comment l’Europe de la fin du XIXe siècle considérait le reste de la planète, note Lionel Gauthier, du Département de géographie de l’Université de Genève, l’un des commissaires. C’est un moment clé de notre rapport à l’autre et à l’ailleurs. Ces premières images, perçues comme la réalité, sont devenues nos références visuelles, cristallisant nombre de clichés qui perdurent aujourd’hui encore.» Entre les arbres du parc, ainsi, se dessine un monde peuplé de femmes voilées ou dénudées, d’hommes hirsutes, de sauvages bons ou mauvais qu’il faudrait civiliser. Ces photographies servent, consciemment ou non, des desseins assez peu reluisants. Les bienfaits, ou la nécessité, de la colonisation comme de l’évangélisation, sont mis en avant par des portraits d’indigènes débraillés et de convertis élégants, par des images d’infrastructures occidentales en pleine brousse. La barbarie de l’étranger est mise en scène: Chinoises aux petits pieds, épisodes prétendument cannibales. La supériorité de l’Europe est invariablement citée. Des typologies d’êtres humains rappellent que l’existence de races inégales est alors bien ancrée dans les consciences. Très souvent, les clichés résultent de mises en scène. Les protagonistes sont photographiés en studio, avec accessoires et décors peints. Des parties de chasse, de repas familiaux ou de justice expéditive sont reconstituées. Dans un autre genre, beaucoup de femmes sont représentées nues; parfois des prostituées payées pour cela. «Sous prétexte anthropologique, on réalisait des images érotiques. La petite tenue des modèles était justifiée par le climat du pays, leurs mœurs légères ou la nécessité de les mettre nues pour des mesures scientifiques.» C’était donc cela, la vie à la Bertrand. Mais à part ces idées et ces clichés que Bertrand propagea, «pour le reste, on ne sait pas grand-chose; les archives personnelles ont disparu». On sait malgré tout qu’Alfred décède en 1924 laissant une veuve que les sites Web des institutions genevoises appellent encore «Madame Alfred» suivant l’épouvantable convenance de son époque à lui, à Bertrand, mais qui en fait avait bien un prénom, Alice, un nom, Noerbel, et une profession, dirigeante de l’Union chrétienne de jeunes filles, qui était l’équivalent français et féminin de ce qu’on appelle dans le monde anglophone YMCA. Et on a le droit d’être ravi-e-s en constatant, Wikipédia à l’appui, qu’Alice a une notice, comme Alfred, mais trois ou quatre fois plus longue que lui. Bref: Alice lègue le parc à la Ville en deux étapes, 1933 et 1940, avec la maison de maître qui deviendra l’école que l’on connaît. Bon. Elargissons le champ, explorons un peu à la Bertrand, prenons des clichés de la vie indigène. Autour d’Alfred, voici Champel, un quartier qui n’est pas n’importe lequel. En quelques clics sur le réseau, on atteint le mémoire de master d’une étudiante en développement territorial, Oriane Montfort, intitulé L’expérience sensible et quotidienne du parc urbain. Quatre parcs genevois parcourus, vécus, écoutés, photographiés, racontés et comparés: Bertrand, Beaulieu, Délices et Gourgas. Oriane commence par présenter en quelques phrases le quartier de Champel: «Proche de l’hypercentre, il est principalement composé de grands immeubles aux appartements luxueux et de villas. Ce dernier, malgré la construction de nombreux HLM depuis les années 60, est caractérisé par une population résidentielle plutôt aisée. Autrefois quartier maudit où l’on exécutait les condamnés à mort, il accueille les villas de riches familles dès la fin du XVIIIe siècle. Il s’agit d’un quartier plutôt calme, avec relativement peu de commerces et de bistrots, qui aujourd’hui est en pleine mutation, en raison de l’arrivée prochaine de la gare du CEVA. Cette nouvelle ligne de transport public sera desservie par la halte «Champel-Hôpital», l’un des cinq nouveaux arrêts, qui se situera sous le plateau.» Minute. On s’arrête un instant pour se rassurer sur cette affaire de quartier maudit. Avant de venir vers vous avec ce texte, la question épineuse des condamné-e-s à mort exécuté-e-s à Champel a […]

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Parc de l’Ariana, 1884 – «Il se considérait un peu comme Apollon qui fait danser des Muses»

D’où ce bâtiment étrange – mi-cathédrale, mi-palazzo, 100% d’inspiration italienne – tire-t-il son existence? Qui l’a rêvé, voulu, bâti, et pourquoi? Les réponses de Sabine Lorenz, historienne et médiatrice culturelle au Musée Ariana… – Qui est ce Gustave Revilliod qui aménage le parc, bâtit le musée en 1884 et lègue le tout à la Ville de Genève à sa mort en 1890? Quel est son moteur? Et d’où vient la fortune qui lui permet tout cela? – Gustave appelle son musée «Ariana». Le musée est-il un monument à sa mère, Ariane? – On peine à l’imaginer aujourd’hui, mais à l’époque de Gustave, et jusqu’à l’installation de la Société des Nations, on atteignait le musée et le parc par le lac… – Le musée privé de Gustave Revilliod avait-il un rayonnement international? – Ce palais, qui en a pourtant tout l’air, n’a-t-il donc jamais été un lieu de résidence? Etude à paraître: «Varembé et l’Ariana au temps de Gustave Revilliod», de Véronique Palfi, dans Gustave Revilliod (1817-1890), un homme ouvert au monde, sous la direction de Danielle Buyssens, Isabelle Naef Galuba et Barbara Roth Lochner, Genève, Musée Ariana/Milan, 5 Continents Editions, 2018, catalogue de l’exposition Gustave Revilliod (1817-1890), un homme ouvert au monde, Musée Ariana, 2 novembre 2018 – 2 juin 2019

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Parc La Grange, 1887/1960/2020 – Rasez la mare, qu’on voie les Alpes

La «mare aux canards» était autrefois un lac alpin, auquel désormais on souhaite revenir. Le parc est un éternel recommencement… L’article_ «Un lac alpin niché au coeur du plus grand parc de Genève», par Valérie Hoffmeyer, Le Matin Dimanche, 09.07.2017 L’extrait choisi «[L]a mare aux canards». Une appellation qui fait frémir Claire Méjean, historienne des jardins au Service des espaces verts de la Ville de Genève. Elle qui ne compte plus les jours passés dans ce «monument historique vivant», comme elle aime le définir, rappelle que la «mare» était à l’origine un véritable tableau alpin, bâti non sans peine par William Favre, cent trente ans plus tôt. À l’époque, on cause diplomatie et affaires du monde dans les salons de la villa. Mais Favre a une autre passion: l’art du jardin et du paysage, et en particulier le paysage des Alpes. Lorsqu’il entreprend les travaux pour la création du lac alpin, il sait déjà qu’il va léguer son domaine à la ville. Les gens pourront voir un véritable petit lac, ceint de cailloux affleurant, d’une pelouse rase et de quelques sapins épars. Simple? Pas tant que cela! Dès 1887 et durant plusieurs saisons, William Favre tient la chronique des travaux dans son journal, qui se lit comme un feuilleton. (…) L’imitation de la nature est un travail pharaonique! Puis les modes sont passées par là, «surtout à partir des années 60, explique Claire Méjean. Ainsi ont été ajoutés un saule pleureur, des cabanes à canards, des bordures cimentées et une clôture, typiques de ces années tournées vers l’avenir et peu enclines à la mémoire. Vinrent ensuite les carpes et les tortues exotiques, la perte de l’alimentation par les sources et le lent atterrissement du lac.» En clair: il faut agir. «Nous avons commencé l’hiver dernier: débroussaillé, enlevé des arbustes, coupé les branches basses des ifs pour redonner de la visibilité au lac, dégagé les blocs de pierre. Il reste du travail, mais on va peu à peu retrouver l’ambiance d’un lac alpin», détaille Gilles Taramarcaz, en charge de l’entretien des parcs de la rive gauche pour le Service des espaces verts de la Ville de Genève (SEVE). (…) William Favre (…) rêvait avec son lac alpin d’un site d’initiation à la nature pour les foules urbaines qui n’y avaient pas accès. L’idée a encore du sens aujourd’hui, même à l’heure des avions et du voyage à portée de tous, comme en témoigne cette anecdote: emmenant ses écoliers en balade jusqu’au parc La Grange, cette enseignante de la rive droite a ainsi pu constater que certains de ses élèves n’avaient jusque-là jamais traversé la Rade, ni mis un pied dans le plus grand parc de leur ville…»

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Parc La Grange, IIe siècle avant J.-C. – Menhirs et chic romain

Au hasard des travaux entrepris ça et là, le parc recrache un alignement de menhirs allobroges, ou une villa chic romaine… Le livre_ Les fouilles de la cathédrale Saint-Pierre de Genève. Vol. 1: Le centre urbain de la protohistoire jusqu’au début de la christianisation, sous la direction de Charles Bonnet, Genève, Droz/Société d’Histoire et d’Archéologie de Genève, 2009 => Le livre dans le catalogue des bibliothèques universitaires genevoises L’extrait choisi «L’éperon s’élevant entre la rivière Arve, qui descend du Mont-Blanc, et le Rhône est formé par une terrasse morainique s’étendant le long du lac Léman vers le plateau des Tranchées. Le haut de la colline et ce plateau sont occupés dès la protohistoire, voire déjà à l’époque du Hallstatt. Au débouché du lac dans le Rhône, des îles ont facilité le passage puisqu’un pont y est déjà lancé avant l’arrivée de César en 58 avant J.-C. Sur la rive droite, dans le quartier de Saint-Gervais, un établissement du cinquième millénaire avant J.-C. a été retrouvé sous le temple protestant. La rade est également un emplacement favorable à l’occupation humaine puisque des stations préhistoriques y ont été repérées. La présence d’un port très ancien au pied de la colline, à proximité d’une petite crique, n’est donc guère étonnante. À un kilomètre et demi, dans l’actuel parc La Grange, un alignement mégalithique et des établissements préhistoriques ou plus récents sont également attestés. Ce sont les Allobroges qui contrôlent la vaste région à laquell appartient Genua, que les Romains conquerront à la suite de plusieurs interventions militaires. Une agglomération protégée par des fossés directement alimentés par l’Arve se développe à la fin du IIe siècle avant J.-C. à Carouge (Quadruvium). Il est probable que cette fondation a été occupée par l’armée romaine qui souhaite marquer ses nouvelles frontières septentrionales et protéger les échanges avec l’Europe du Nord, la ville représentant une limite extrême de l’Empire. Les voies de communication jouent un rôle important puisque les itinéraires suivent les bords du Rhône et du lac; ces voies et les cols alpestres ont pu être fixés grâce à la présence de milliaires. Pour toutes ces raisons et de par sa configuration, la ville antique présente une configuration éclatée. Si le développement de l’habitat préhistorique arrête les premiers choix d’implantation, dès 120 avant J.-C. se manifestent les caractères d’un proto-urbanisme. Le port, les passages sur le Rhône ou sur l’Arve définissent certains axes qui ont joué un rôle majeur dans la constitution du noyau urbain, de même que la mise en place d’une hiérarchie traduisant l’influence progressive des chefs d’une communauté. Dès lors, la réussite économique s’exprime par la construction de somptueuses demeures en ville ou le long des rives du lac, aussi bien au parc La Grange sur la rive gauche que sur la rive droite à Sécheron.»

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Parc La Grange, 1937 – Promenade fatale et digestive

Au cours d’une promenade digestive dans le parc, le fondateur des jeux olympiques s’écroule dans l’herbe au bord du chemin L’article_ «Le père de l’olympisme enfin honoré sur le lieu de sa mort», par Thierry Mertenat, Tribune de Genève, 08.09.2017 L’extrait choisi «Le jeudi 2 septembre de cette année-là, en début d’après-midi, un homme bien dans son âge entame sa promenade digestive dans le parc La Grange. Son pas est léger comme le repas qu’il vient de prendre dans une pension de la ville. Ancien sportif émérite (boxe, escrime, équitation, aviron), ce marcheur encore inconnu est «impeccablement vêtu», la distinction aristocratique se vérifiant dans le port de «guêtres grises» et d’une «grosse perle» au niveau du nœud de cravate. C’est cela que remarque d’abord le gendarme du poste des Eaux-Vives, qu’un passant est allé chercher en courant avec son chien, après avoir découvert un corps couché dans l’herbe, en bordure de chemin remontant vers le cordon boisé du parc. Les guêtres, la perle et ces yeux grands ouverts qu’il faut maintenant fermer car le cœur a cessé de battre. Crise cardiaque, mort subite d’un baron. (…) [À] Genève, que reste-t-il de cet épisode tragique, mis à part un certificat de décès dans les archives de l’Etat civil? Rien jusqu’à la fin des années 90. Retraité mais bien vivant, le gendarme de l’époque, qui a fini sa carrière comme adjudant-chef, reçoit un beau matin un téléphone du CIO. Juan Antonio Samaranch, le président en exercice (…) convoque René Grandchamp, car il veut tout savoir de la disparition genevoise de Pierre de Coubertin. L’entrevue a beau être privée, elle débouchera sur une initiative publique: la plantation en 2000 d’un mélèze à l’endroit où est mort le baron. Un simple écriteau, accroché à l’arbre, signalait sobrement cet épisode peu connu. Depuis, le panneau explicatif a été vandalisé sans être jamais remplacé. Le gendarme meurt à son tour en 2005. Même si le mélèze est de «bonne tenue», il ne racontait plus rien à personne. Il vient enfin de reprendre du service symbolique, grâce à la pugnacité d’une société de vétérans en uniforme, celle des retraités du corps de police de Genève, dont les 575 membres fêteront leur centenaire commun en novembre. L’actuel président, Jean-Pierre Eracle, s’est battu comme un marathonien (il a couru dix fois la distance en compétition officielle) pour que l’on installe une «plaque épigraphique» de meilleure allure, soit un totem métallique planté sur un petit socle pavé, montrant le visage souriant du baron moustachu, ses fameux anneaux en cinq couleurs et un texte gravé indiquant la date et le lieu de cette mort olympique. La Commission des monuments, de la nature et des sites, réputée pour son olympisme pointilleux, a fait changer le portrait, avant de donner son accord du bout des lèvres. (…) Le maire de la Ville de Genève, Rémy Pagani, (…) observa[i]t au passage que «c’est à lui, Pierre de Coubertin, que l’on doit, quelque part, tous ces gens qui courent dans nos villes.» Au même moment, dans son dos, une joggeuse traversait d’une foulée élégante la pelouse du parc. Comme une contradiction bienvenue au milieu de cette réunion majoritairement masculine, faisant l’éloge d’un visionnaire qui avait imaginé plein de choses pour fortifier l’idéal olympique, excepté l’avènement du sport féminin.»

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