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fiction

Parc la Grange – Un lieu de rencontres secrètes

Une plongée dans l’imaginaire romanesque du parc La Grange… Aussi longtemps qu’on s’en souvienne, ce parc a été un parc. Un lieu de culte et de culture, dans tous les sens du terme, un lieu où on fait pousser des choses. Les Allobroges, qui étaient les Celtes du coin, faisaient pousser des mégalithes, c’est-à-dire des menhirs. Les Romains du coin, qui étaient en fait des Allobroges devenus romains, faisaient pousser des restes romains, qui avant d’être des restes étaient une villa romaine un peu clinquante, un peu tapageuse, un signe extérieur de richesse. Jésus en 1444 fait pousser des poissons dans le célèbre tableau «La pêche miraculeuse», du peintre Konrad Witz, qui transpose le miracle biblique quelque part au large du parc La Grange. (On peut voir ce tableau au Musée d’art et d’histoire, c’est la plus ancienne image de ce lieu et c’est la plus ancienne représentation réaliste d’un paysage dans l’histoire de la peinture européenne.) On continue. Un certain nombre de membres de la famille Lullin font pousser un jardin et une villa. Un certain Favre fait pousser une bibliothèque, qu’il remplit de 15’000 livres, à côté de la villa. Un autre Favre fait pousser un alpineum, c’est-à-dire un paysage alpin en toc, mais très bien imité, prenant pour modèle un marécage situé à Faverges, sur le Salève. La Ville de Genève prend possession des lieux en 1918, légués par un petit dernier Favre. Elle fait pousser au cours du siècle qui s’ensuit des roses, des tortues, des saules pleureurs, des canards, un théâtre, des concerts, une bibliothèque ambulante. Ce parc est un parc, donc. Mais encore? Quel est ce lieu, quelle est la nature de cet endroit? Pour répondre, comme nous sommes ici dans une bibliothèque, nous avons parcouru des textes. Le premier dit à peu près ça (On dit «à peu près» parce qu’on l’a fait traduire de l’allemand par Google Translate, le retouchant juste un peu.) «Il franchit une haute porte en fer forgé pour entrer dans le parc, encore désert à cette heure matinale. En un gigantesque octogone, découpé en secteurs comme les tranches d’une tarte, poussaient des milliers de roses. Au-delà, Philip aperçut la bâtisse blanche. Appuyé contre la rambarde se tenait Donald Ratoff, gros et court sur pattes, à côté d’un homme grand et mince. Ratoff agita la main. Philip fit un signe en retour. Qui était le deuxième homme? Ratoff ne l’avait pas mentionné. À travers le lit de roses, Philip s’approcha de la maison. «Salut», dit Ratoff, alors que Philip s’avançait vers les deux hommes. Il tendit une main molle et moite, qui se logea dans celle de Philip sans exercer la moindre pression. «Heureux que tu sois venu si vite.» Il présenta le deuxième homme, qui était vêtu d’un costume beige d’été. «M. Günter Parker, commissaire principal, chef de la Commission spéciale 12 juillet.» «Ravi de faire votre connaissance», déclara Parker. Sa poignée de main était ferme. Il avait un visage mince et bronzé, des cheveux blonds coupés court, des sourcils blonds et touffus et des yeux brillants. Commissaire principal – pensa Philip – et pourtant si jeune. Il paraissait étrangement sérieux et triste. Philip se sentit soudain très vieux. Le gros Ratoff, qui affichait une bouche tordue et un crâne sur lequel on ne trouvait pas un cheveu, dit: «Vous savez ce qui s’est passé à Berlin.» «À Berlin?» «Hier après-midi à Spandau. Aux United Remedies. C’est alors que…» «Oh, bien sûr!» Soudain, Philip se souvint de ce qu’il avait vu et entendu sur la chaîne ZDF, juste avant que Simone ne vienne à son appartement. «Un nuage de chlore gazeux s’est échappé d’une chaudière industrielle. Beaucoup de morts. Des centaines d’empoisonnés. Des émissions spéciales à la télé… C’est pour ça que vous…» «Oui, Monsieur Sorel», répondit Parker, qui tenait dans ses main une valise diplomatique. «C’est pour cette raison que nous sommes ici. Quatorze autres personnes sont mortes depuis que vous avez vu le rapport.» «Horrible», déclara Ratoff en baissant le regard vers ses chaussures sur mesure Ferragamo. Les chaussures étaient d’un gris argenté, comme son costume, qu’il avait assorti d’une chemise bleue et d’une cravate à rayures argent et bleues. «Absolument horrible. Souvenez-vous, c’est nous qui avons construit le centre de données.» «Pourquoi?» demanda Philip. «L’accident est-il dû à une erreur du centre de données?» «Nous ne le savons pas», répondit Parker. «L’enquête n’est en cours que depuis hier. Une chose est certaine. Ce n’était pas un accident, c’était une attaque terroriste.» «Terrible, Philip, tout à fait horrible», intervint Ratoff. «Le commissaire principal a ordonné un blackout de l’information. C’est pour cette raison que je t’ai appelé depuis le parc. Ici, nous pouvons parler sans que personne ne nous entende.» «Comment êtes-vous arrivé à Genève si tôt, M. Parker? Je veux dire, avec quel avion?» «Un vol spécial», dit vivement Ratoff. «Nous avons atterri il y a une heure.» «Marchons un peu», dit Parker. Dans l’octogone de roses, l’odeur devenait presque assourdissante. Il n’y avait toujours personne en vue et les oiseaux chantaient encore dans les cimes des arbres. Philip regarda, au-delà du parc, le lac luisant sous le soleil. En 1999, l’auteur autrichien de best-sellers Johannes Mario Simmel (35 romans, 73 millions d’exemplaires, 33 langues), fait donc pousser avec son roman Liebe ist die letzte Brücke («L’amour est le dernier pont») une intrigue internationale dans le parc La Grange: un lieu où, si l’on en croit l’écrivain, on parvient à se cacher des yeux du monde. Un lieu de rencontres secrètes et de séparation, comme les cavernes minérales ou végétales des rituels d’initiation des sociétés tribales – un lieu où l’on passe un certain temps à l’écart, avant de retourner prendre sa place en société, mais transformé-e. C’est ce qui se passe dans le deuxième texte que nous avons parcouru pour tenter de comprendre la nature de ce lieu – un roman dont la narratrice, Johanne, parcourt trois fois un parc genevois doté de colonnes, en ne sachant pas, puis en espérant, puis en sachant […]

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Parc de l’Ariana – Indiana Jones et les nazis du Léman

Une plongée dans l’imaginaire romanesque du parc du parc de l’Ariana… Le texte que je tiens entre les mains est une tentative de comprendre où je suis. Qu’est-ce que c’est que ce lieu improbable, incrusté dans le quartier des organisations internationales, dominant une pente verte qui roule jusqu’au lac? Quelle est sa place dans le vécu et dans l’imaginaire de cette ville? Dans quel but y a-t-on planté ce palais hyperbolique? Quel genre de personne vient y traîner? Vous excuserez qu’on convoque une référence un peu convenue, mais il faut le dire: bien que le nom de ce parc renvoie à une dénommée Ariana, il s’avère ardu de détecter les traces de cette Ariana-là. Cette Ariana s’appelait en fait Ariane, Ariane de la Rive. D’ailleurs ce parc allait justement jusqu’à la rive, où il y avait un port qu’on appelait «port de l’Ariana» avec un restaurant sur pilotis. S’appuyant sur la documentation iconographique de l’époque, c’est-à-dire sur des vieilles cartes postales, le journaliste Jean-Claude Ferrier de la Tribune de Genève écrira, bien plus tard, que cet établissement ressemblait – on le cite – à une pagode chinoise ou à un gâteau de mariage bavarois. Le journaliste note aussi que le restaurant du port de l’Ariana est démoli en 1911 parce que son architecture déplaisait semble-t-il très fortement au public genevois. Il s’avère ardu, disais-je, de trouver le fil d’Ariane qui, de la rive, conduit au lieu où nous nous trouvons aujourd’hui. Mais comme nous sommes ici dans une appendice, une excroissance mouvante et connectée d’un réseau de bibliothèques, nous avons malgré tout cherché ce fil en feuilletant des livres. Et comme nous sommes vendredi, journée consacrée en ce lieu à explorer des choses réelles et imaginaires par des voies numériques, nous avons aussi cherché ce fil sur le réseau. Commençons par ce par quoi il est facile de commencer. Avant d’être un parc, ce parc est une campagne appelée Varembé, partagée en plusieurs domaines, dont l’un appartient à un certain Revilliod. Revilliod se marie avec Ariane. Ariane et Philippe-Léonard – c’est le prénom du type – ont un enfant, Gustave, qui voyage, collectionne, hérite, agrandit le domaine, construit ce palais, meurt célibataire et sans enfants, léguant ses biens à la Ville en 1890. Arrêtons-nous un instant sur cet ensemble de circonstances. Vous êtes Gustave, vous possédez un hôtel particulier au 12, rue de l’Hôtel-de-Ville, que vous remplissez d’objets ramenés de partout, que des gens viennent admirer de partout, jusqu’au moment où vous vous trouvez à l’étroit: il faut plus de place pour cette collection, pour cette admiration. Vous décidez donc de construire un lieu monumental et majestueux pour abriter et montrer les 30’000 pièces amassées çà et là. Pour mettre en route ce projet vous embarquez dans une escapade un jeune homme, qui a fait des études d’architecture, vous l’embarquez pour qu’il s’imprègne du style des palazzi somptueux qu’on bâtissait en 1500, en 1600 ou en 1700 en Italie. Vous revenez tous les deux avec plein d’idées, vous les mélangez toutes et vous construisez votre musée privée. C’est ça, la vie à la Gustave. Et vous baptisez votre palais en hommage à votre mère qui entre-temps est défunte, vous laissant un héritage qui, justement, vous a permis de dépenser comme ça sans compter. Vous donnez donc au palais le nomme d’Ariane, un petit peu modifié: Ariana. Or donc, au sujet d’Ariane, il est malheureux de constater que l’intégralité du Web ne dit presque rien si ce n’est que le peintre Firmin Massot lui fit à dix-huit ans un portrait et qu’elle fut ensuite l’épouse de Philippe-Léonard, puis la mère de Gustave, et que Gustave écrivit dans son testament «Ma mère m’a inspiré dès mes plus jeunes ans, et a nourri plus tard en moi les goûts qui ont fait le bonheur de ma vie» – et c’est à peu près tout. On peut ainsi dire que l’Ariana célèbre Ariane en la faisant disparaître. On part donc tirer les fils qu’on peut dans le catalogue des bibliothèques et dans d’autres bases de données, et on trouve non pas un fil, mais un petit écheveau passablement échevelé ayant pour fil rouge un je-se-sais-quoi d’impénétrable et sibyllin. Si on tire un premier fil de cette pelote d’Ariane en tapant «parc» et «Ariana» dans Google Books on tombe sur Monsieur Thorpe, étrange nouvelle d’Emmanuel Bove, étrange auteur français, de mère luxembourgeoise et de père russe, qui fit un bout de scolarité à Genève au début des années 1910 sous l’identité d’Emmanuel Bobovnikoff qui était en fait son vrai nom. Dans la nouvelle, publiée en 1930, on ne sait pas trop ce qui se passe, si ce n’est peut-être le mystère souvent perturbant que les adultes représentent pour les enfants. «Avant que mes parents eussent quitté Genève, nous habitions dans une maison neuve de la rue de l’École de Médecine, au sixième étage. (…) Ce fut dans cet appartement que je vis pour la première fois M. Thorpe. Mon père l’avait amené à déjeuner, mais ainsi qu’il faisait toujours, sans prévenir ma mère. Je n’avais absolument prêté aucune attention à ce convive, et sans les relations qui suivirent, je crois qu’il eût disparu à tout jamais de ma mémoire. Car, à table, j’étais toujours absent. Je n’avais qu’une pensée, finir rapidement le repas afin de m’éclipser. C’était un supplice pour moi d’attendre que mes parents eussent achevé. Aussi, quand nous avions un hôte et que le repas se prolongeait, je sentais sourdre en moi une grande colère à l’endroit de l’invité qui, sans s’en douter, m’obligeait à rester à table. Finalement, lorsque je pouvais me lever, j’éprouvais un tel soulagement que j’oubliais presque aussitôt celui qui était cause de la lenteur du repas. J’avais donc complètement oublié M. Thorpe lorsqu’au printemps de l’année 1910 ou 11, je l’aperçus au parc de l’Ariana. Il était assis face au lac et regardait au loin le Mont-Blanc, semblable, vu de cet endroit, au chapeau de Napoléon, ainsi que le disent les petites brochures de propagande. Je ne l’avais […]

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Parc La Perle du Lac – Brochettes d’espion-ne-s

Une plongée dans l’imaginaire romanesque du parc de la Perle du Lac… Si je me pose devant le clavier de mon ordinateur, si j’ouvre un navigateur, si je tape l’adresse de Google Books, (car je me suis donné pour mission de révéler l’imaginaire romanesque des parcs à travers des explorations numériques), si j’écris ensuite «Perle du Lac» dans la case de recherche, si j’appuie enfin sur la touche «Retour» pour voir les résultats, si je fais donc tout ça, eh bien, je suis perdu-e. Car me voici à Bellagio, la perle du lac de Côme, en Italie, pullulante de célébrités. Me voici au château de Chillon, la perle du lac Léman (même si à vrai dire, l’expression «perle du lac Léman» a également été utilisée pour désigner les localités de Evian, Lausanne, Montreux, Vevey, Yvoire, en ordre alphabétique). Me voici à Gisenyi, la perle du lac Kivu, station balnéaire au Rwanda, dotée d’une plage de sable fin. Me voici à Sirmione, la perle du lac de Garde, village posé au bout d’une presqu’île en Italie. Me voici à Brunnen, la perle du lac des Quatre-Cantons, dans le canton de Schwyz. Me voici à Ascona, la perle du lac Majeur, dans le canton du Tessin. Me voici à Stresa, la perle du lac Majeur aussi, mais en Italie. Me voici au parc La Perle du Lac, ainsi appelé, paraît-il, parce qu’une femme s’y extasia en découvrant ces lieux en mille neuf cent et quelques, et en s’exclamant: «Ceci est la perle du lac!» (ou «Ceci est vraiment la perle du lac!», ou «This is really the pearl of the lake!» selon d’autres versions). Il faut ouvrir à ce propos une parenthèse. Si l’on confie à Google l’exclamation de cette dame, on tombe sur une petite quarantaine de résultats qui identifient tous cette femme comme «épouse de…» Tous sauf un, un site de gens qui courent, appelé marathonien67.skyrock.com, seul parmi les 40 à s’intéresser au nom de la femme, ou du moins à son prénom: Florence. En cherchant un peu plus loin, on trouve son nom complet: Florence Frances May Crotty, secrétaire britannique, épouse, en 1911, à 29 ans, de Hans Wilsdorf, mystérieux horloger suisse, fondateur de l’entreprise Rolex. Merci à elle, donc, pour ce nom. Bref. Toutes ces perles de tous ces lacs. Y a-t-il un point commun? Y a-t-il un complot, une intrigue, une conspiration? En fait, Il y en a plein. Pas tellement à Bellagio, Chillon, Gisenyi, Sirmione, Brunnen, Ascona, Stresa, mais à Genève, au parc de la Perle du Lac, anciennement propriété du dénommé François Bartholoni, entrepreneur français dans les chemins de fer, inventeur, si l’on peut dire, de la gare Cornavin. Ce qu’on trouve donc en tapant «Perle du Lac» dans Google Books pour voir quelles traces ce parc a laissées dans des romans, ce sont des complots. Exemple n. 1. En 2009, l’auteur britannique James Twining publie The Geneva Deception, traduit en français sous le titre «L’Affaire Caravage», roman dont les ingrédients sont – une série de meurtres horripilants inspirés des tableaux du peintre italien Le Caravage, – un voleur d’art reconverti en traqueur d’art volé pour le FBI, – un pacte ancien, scellé dans le sang, – des sociétés secrètes, – le Vatican, – la Mafia, – et Genève, ses Ports-Francs, entrepôts hors douane d’où surgissent parfois 10’000 pièces archéologiques provenant de fouilles clandestines, et sa Perle du Lac où Verity Bruce, acheteuse d’art pour un musée de Los Angeles, rencontre un marchand forcément louche appelé Earl Faulks pour négocier l’acquisition d’un artefact légendaire, un masque grec en ivoire du dieu Apollon. «Restaurant La Perle du lac, Genève 20 mars – 12 h 30 Faulks s’appuya sur son parapluie pour accueillir Verity, que le maître d’hôtel guidait vers sa table, en terrasse. Elle portait une robe noire, une veste en denim, ainsi qu’un sac Hermès Birkin du même rouge que ses chaussures. La moitié de son visage était masqué par une paire de lunettes de soleil Chanel, et elle arborait un lourd collier de pierres semi-précieuses. — Earl chéri. Elle lui souffla un baiser. — Désolée, je suis en retard. Les contrôleurs aériens espagnols étaient encore en grève. Quelle surprise ! Je viens juste d’arriver. — Je t’en prie, dit-il en s’avançant pour lui présenter galamment sa chaise avant de lui tendre sa serviette avec emphase. Le maître d’hôtel, désappointé d’être ainsi supplanté en public, se retira dans un silence amer. — Que fêtons-nous ? demanda-t-elle avec excitation, au moment où le serveur s’avançait pour leur servir un verre de Pol Roger, cuvée Sir Winston Churchill, que Faulks avait commandée avant son arrivée. — Je prends toujours du champagne au déjeuner, susurra-t-il. Pas toi ? — Oh, Earl, tu es infernal. Elle but une gorgée du breuvage pétillant. — Tu sais que c’est mon préféré. Tout simplement exquis, comme la vue de ce restaurant, ajouta-t-elle en faisant un geste en direction du lac, dont la surface scintillait comme un diamant sous la caresse du soleil. — Tu as dû vendre ton âme pour obtenir une journée aussi parfaite. — Tu n’as pas tout à fait tort, répondit-il en lui adressant un clin d’oeil. Un sourire malicieux sur les lèvres, elle se tourna vers lui, puis puis repoussa ses lunettes sur le haut de son crâne et protégea ses yeux de la lumière d’une main. — Serais-tu en train d’essayer de m’amadouer ? — Je n’oserais pas, minauda-t-il. Le serveur apparut à leur table. — Le pigeon rôti est délicieux, déclara Faulks. Après avoir pris la commande, le serveur s’éclipsa. Il y eut un moment d’accalmie. Verity fit tinter ses ongles longs et finement vernis contre son verre, en écho au bruit des couverts des tables voisines. Puis elle darda sur lui un regard brûlant. — Alors, tu l’as ? demanda-t-elle avec un détachement feint. Voilà. C’était la question qu’il attendait. Faulks était impressionné. Elle avait mis trois minutes de plus qu’il ne le pensait pour l’interroger. Apparemment, elle voulait paraître décontractée. — Je l’ai. Il est arrivé hier. […]

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Parc Bertrand – Clichés, potences et toboggans

Une plongée dans l’imaginaire romanesque du parc Bertrand… Je vais peut-être rester prudent-e. Prudent-e avant de formuler un jugement hâtif que je pourrais regretter, mais à première vue, contrairement aux deux parcs que nous avons déjà traversés avec notre remorque, le parc La Grange et celui de l’Ariana, ce parc-ci, Bertrand, est facile à comprendre, facile à expliquer. Pas de grand mystère, pas de Celtes Allobroges qui plantaient des menhirs, pas de mystiques nazis qui contemplaient les lieux avec les yeux en coeur parce que soi-disant dans «Ariana» il y a «aryen». Rien de tout cela, rien qu’un Alfred, pour commencer. Car il faut savoir que Bertrand était en fait le nom d’Alfred, Alfred Bertrand, dont nous allons commencer par lire la notice Wikipédia, après nous être rapidement dépêtré-e-s d’une homonymie, Alfred Bertrand (1913-1986), homme politique belge – pas lui, Alfred Bertrand (né en 1919), joueur de football belge – pas lui non plus, Alfred Bertrand (1856-1924), géographe et photographe suisse – bingo. «Protestant convaincu, sportif, Bertrand réalise de très nombreux voyages à travers le monde (Himalaya, Cachemire, Malaisie, Chine, etc.), d’où il ramène une importante collection de photographies de monuments, paysages, ou ethnographiques.» C’est ce que dit Wikipédia, sans dire toutefois en vertu de quelle fortune ce monsieur avait un parc. Le site Web de l’Etat de Genève appuie avec fougue, si l’on peut dire, sur le clou religieux: «Alfred Bertrand eut dès sa jeunesse la passion des voyages et participa à plusieurs expéditions au Cachemire, à l’Himalaya et surtout au Zambèze où il s’enthousiasma pour l’œuvre des missionnaires protestants qu’il aida ensuite de toutes ses forces.» Si l’on googlise Alfred encore pendant quelques instants, on tombe vite sur un article daté 31 mai 2013 où la journaliste Caroline Stevan, spécialiste de la photo au journal Le Temps règle son compte au grand homme en deux lignes de chapeau. «Fortuné, Alfred Bertrand s’est rêvé en explorateur du globe. Convaincu de la supériorité des blancs et de la religion protestante, il est représentatif d’un racisme ordinaire à son époque.» Le parc Bertrand exposait alors, en 2013, les photos de Bertrand dans une exposition en plein air appelée «Clichés exotiques, le tour du monde en photographie». Reprenons l’article. «Le propos? «Raconter comment l’Europe de la fin du XIXe siècle considérait le reste de la planète, note Lionel Gauthier, du Département de géographie de l’Université de Genève, l’un des commissaires. C’est un moment clé de notre rapport à l’autre et à l’ailleurs. Ces premières images, perçues comme la réalité, sont devenues nos références visuelles, cristallisant nombre de clichés qui perdurent aujourd’hui encore.» Entre les arbres du parc, ainsi, se dessine un monde peuplé de femmes voilées ou dénudées, d’hommes hirsutes, de sauvages bons ou mauvais qu’il faudrait civiliser. Ces photographies servent, consciemment ou non, des desseins assez peu reluisants. Les bienfaits, ou la nécessité, de la colonisation comme de l’évangélisation, sont mis en avant par des portraits d’indigènes débraillés et de convertis élégants, par des images d’infrastructures occidentales en pleine brousse. La barbarie de l’étranger est mise en scène: Chinoises aux petits pieds, épisodes prétendument cannibales. La supériorité de l’Europe est invariablement citée. Des typologies d’êtres humains rappellent que l’existence de races inégales est alors bien ancrée dans les consciences. Très souvent, les clichés résultent de mises en scène. Les protagonistes sont photographiés en studio, avec accessoires et décors peints. Des parties de chasse, de repas familiaux ou de justice expéditive sont reconstituées. Dans un autre genre, beaucoup de femmes sont représentées nues; parfois des prostituées payées pour cela. «Sous prétexte anthropologique, on réalisait des images érotiques. La petite tenue des modèles était justifiée par le climat du pays, leurs mœurs légères ou la nécessité de les mettre nues pour des mesures scientifiques.» C’était donc cela, la vie à la Bertrand. Mais à part ces idées et ces clichés que Bertrand propagea, «pour le reste, on ne sait pas grand-chose; les archives personnelles ont disparu». On sait malgré tout qu’Alfred décède en 1924 laissant une veuve que les sites Web des institutions genevoises appellent encore «Madame Alfred» suivant l’épouvantable convenance de son époque à lui, à Bertrand, mais qui en fait avait bien un prénom, Alice, un nom, Noerbel, et une profession, dirigeante de l’Union chrétienne de jeunes filles, qui était l’équivalent français et féminin de ce qu’on appelle dans le monde anglophone YMCA. Et on a le droit d’être ravi-e-s en constatant, Wikipédia à l’appui, qu’Alice a une notice, comme Alfred, mais trois ou quatre fois plus longue que lui. Bref: Alice lègue le parc à la Ville en deux étapes, 1933 et 1940, avec la maison de maître qui deviendra l’école que l’on connaît. Bon. Elargissons le champ, explorons un peu à la Bertrand, prenons des clichés de la vie indigène. Autour d’Alfred, voici Champel, un quartier qui n’est pas n’importe lequel. En quelques clics sur le réseau, on atteint le mémoire de master d’une étudiante en développement territorial, Oriane Montfort, intitulé L’expérience sensible et quotidienne du parc urbain. Quatre parcs genevois parcourus, vécus, écoutés, photographiés, racontés et comparés: Bertrand, Beaulieu, Délices et Gourgas. Oriane commence par présenter en quelques phrases le quartier de Champel: «Proche de l’hypercentre, il est principalement composé de grands immeubles aux appartements luxueux et de villas. Ce dernier, malgré la construction de nombreux HLM depuis les années 60, est caractérisé par une population résidentielle plutôt aisée. Autrefois quartier maudit où l’on exécutait les condamnés à mort, il accueille les villas de riches familles dès la fin du XVIIIe siècle. Il s’agit d’un quartier plutôt calme, avec relativement peu de commerces et de bistrots, qui aujourd’hui est en pleine mutation, en raison de l’arrivée prochaine de la gare du CEVA. Cette nouvelle ligne de transport public sera desservie par la halte «Champel-Hôpital», l’un des cinq nouveaux arrêts, qui se situera sous le plateau.» Minute. On s’arrête un instant pour se rassurer sur cette affaire de quartier maudit. Avant de venir vers vous avec ce texte, la question épineuse des condamné-e-s à mort exécuté-e-s à Champel a […]

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Parc Bertrand, vers le milieu du 21e siècle – Une manifestation de rue chrétienne, nudiste et avinée

Dans une Genève future et sans voitures, le Web-gourou chrétien Georges de Gy lance, depuis le parc Bertrand, une offensive contre Geronimo Jules, grand homme mort 25 ans plus tôt dans une baignoire… Le livre_ Un exemple à suivre, de Guillaume Rihs, Paris, Kero, 2017 «Le grand homme dont Genève s’apprête à fêter le quart de siècle de la disparition est Geronimo Jules, un homme politique et un philosophe, à moins que ce ne soit l’inverse, qui a fait de la ville un parc géant, transformant les quartiers en zones vertes sans voitures. Il est aussi celui qui a fait voter l’interdiction des cloches d’église, au nom d’une laïcité stricte. Il aurait voulu aussi cacher les sans-abri dans les caves mais son initiative «Halte à la misère» avait échoué. (…) Mais ce joyeux ordonnancement est menacé par le terrible Georges de Gy dont la soif de vengeance n’a d’égal que son succès sur les réseaux sociaux. Hargneux rival politique de feu Geronimo Jules, le pétulant octogénaire a juré d’empêcher le Quart de siècle d’avoir lieu. Avec son amant, il rassemble les foules en quelques clics, envoûte les jeunes de vingt ans par sa foi chrétienne démonstrative et danse en roi de la fête lors d’immenses cortèges.» (Lisbeth Koutchoumoff, «Le comique des commémorations», Le Temps, 22.04.2017) =>Le journal Le Temps dans l’offre PressReader des BM. => Le livre dans le catalogue des Bibliothèques municipales L’extrait choisi_ «Au milieu du parc Bertrand, un paysan avait dressé un enclos et y élevait un troupeau qui faisait une viande locale. Si cela ne vous attristait pas trop, vous pouviez vous réserver une côte, une joue, une queue ; c’était traçable et ça avait du succès. Vous pouviez aussi louer une bête pour la journée, pour les enfants, pour faire un tour. Ce sont des animaux placides. Georges de Gy en avait choisi quatre, et de solidement charpentés. Georges de Gy, qui aime avoir les choses en main, traquait son bétail lui-même au milieu du parc Bertrand. Le paysan, leur propriétaire, l’accompagnait du regard et fumait près d’un pin. Réunir quatre bœufs et les atteler n’est pas une mince initiative ; Georges de Gy clopinait, un fouet à la main, les manches d’une chemise délicate relevées et les chaussures pas appropriées du tout. Son inexpérience et son âge avancé sautaient aux yeux de tous les promeneurs qui passaient par ici. Après l’avoir laissé se démener quelque temps, le paysan finalement s’en mêla et, d’un geste sûr, il réunit les animaux sous de magnifiques carcans anciens. Il les flanqua de quelques complices. Le paysan, payé, s’y intéressa à peine. Il dit vous serez patients, hein, vous ne les brusquerez pas, et il prit congé. Arriva Gomes d’un pas souple, rasé de frais et habillé de lin clair, on aurait dit un colon, avec, auprès de lui, quelques amis de son âge et des garçons et des jeunes filles plus jeunes, une trentaine en tout très excités, riant, blaguant ; une fière bande. Apercevant cette communauté fidèle, Georges de Gy éprouva une bouffée d’orgueil. Un seul mot sur une vidéo et paf, ils rappliquent ! Avant de se mettre en route, il assit son monde autour de lui et, pour se chauffer la voix, il proposa quelques improvisations, plaisanteries, chansons, dont cet air de sa composition : « Oh j’entends ton cul qui claque, mon capitaine » , puis il rappela les tenants et les aboutissants de tout ce carnaval : — Nos autorités célèbrent la médiocrité, qu’à cela ne tienne ! Nous célébrerons nos valeurs à nous, nous, la joie, nous ! Nous ne sommes pas des bœufs, nous ! Des êtres humains, nous ! Et nous allons leur montrer ce qu’être humain signifie ! Gomes, fais passer les liqueurs ! Plusieurs bouteilles circulèrent. On continua de chanter : « Quels sont les ordres mon capitaine ? » Et c’est un festival en plein air qui s’improvisait déjà. Déjà, des promeneurs se joignaient aux premiers arrivés, trouvant que c’était sympathique, mais qui êtes-vous exactement ? Jusqu’au moment de se mettre en route. — On y va, allez, dit Georges de Gy, qui sait ébranler une troupe. Les quelque quarante qu’on dénombrait maintenant, moins quelques-uns à pied pour guider l’attelage, grimpèrent sur le char. Deux trônes dominaient à l’arrière ainsi qu’une demi-douzaine d’enceintes alimentées d’un générateur. On fit retentir une musique électrique. Le cortège s’ébranla à pas bovins, on pouvait monter et descendre du char en route sans difficulté. On y distribuait des alcools, on y fumait de l’herbe, on y riait et on s’y tenait bras dessus bras dessous vers un après-midi heureux. Ils traversèrent le parc plein d’envies et sans scrupules, et derrière eux les cadavres de bouteilles dérivaient comme des naufragés.»  

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Parc Bertrand, 1974 – La traumatisée du toboggan

En naviguant dans sa mémoire pour autopsier une relation amoureuse, Monica tombe sur une chute dans un parc genevois… Le livre_ Tout cela n’a rien à voir avec moi, de Monica Sabolo, Paris, Jean-Claude Lattès, 2013 «Ce troisième roman, qu’elle considère un peu comme son premier, raconte, ou plutôt autopsie, un chagrin d’amour, Tout cela n’a rien à voir avec moi. Et pourtant, au contraire, tout cela a beaucoup à voir avec elle, et pour la première fois, elle a l’impression que ce texte reflète ce qu’elle est: «J’avais trouvé ma place dans ma tête, je m’autorisais quelque chose qui me ressemblait. Mais comme ce récit jouait avec l’autofiction, j’avais un peu l’impression de me balader toute nue dans la rue!» Dans ce roman, elle décrypte un chagrin d’amour, décrit toutes les stupidités auxquelles on peut se laisser aller dans ces moments-là, mais aussi la souffrance que l’on éprouve. Elle intercale ses propos de plein de photos qui sont autant de petits cailloux dans cette aventure. Beaucoup de gens s’y retrouvent. Le livre rencontre le succès et remporte le très branché Prix de Flore.» (Pascale Frey, «Monica Sabolo et les secrets de famille», Tribune de Genève, 24.08.2015) => Le livre dans le catalogue des Bibliothèques municipales L’auteure_ «Née à Milan, elle a grandi et fait ses études à Genève, passé ses vacances à Crans-Montana, avant de tout quitter pour travailler avec le WWF en Guyane, puis au Canada. Là-bas, elle rencontre quelqu’un qui lance un nouveau magazine à Paris, Terre et océans. La voilà journaliste, et parisienne! Elle a alors vingt-quatre ans, l’envie d’écrire, mais rien de plus précis. Le désir aussi, probablement, de mettre quelques centaines de kilomètres entre sa famille et son présent, le besoin de recommencer à zéro. Après Terre et océans, elle ose un grand écart en entrant au magazine très people Voici. La chasse aux célébrités remplace celle à la baleine… «En huit ans, je crois avoir occupé tous les postes! se souvient-elle. Puis j’ai travaillé à ELLE pendant quatre ans. J’ai arrêté pour écrire mon premier livre, Le roman de Lili, en 2000. Elle commente: «C’était une histoire assez légère, pas vraiment littéraire, mais j’avais 27 ans, et à l’époque, c’était ce dont j’avais envie. » Monica Sabolo laisse passer ensuite cinq années, le temps de faire deux enfants, avant de se lancer dans son deuxième ouvrage. Et puis plus rien à nouveau jusqu’en 2013. A ce moment-là, sa vie change de manière radicale, son envie d’écrire s’intensifie. Elle décide cette fois de s’y mettre sérieusement, de s’en donner les moyens, et quitte le magazine Grazia, où elle dirigeait la rubrique culturelle.» (Pascale Frey, «Monica Sabolo et les secrets de famille», Tribune de Genève, 24.08.2015) «Mais c’est avec Tout cela n’a rien à voir avec moi (2013) que la vie de Monica Sabolo change. Le succès de ce roman-enquête autobiographique, qui explore le chagrin d’amour à la façon d’un rapport de police zébré de poésie et d’humour, lui permet de se consacrer à l’écriture. Et de dépister ces secrets de famille qui lestent les vies.» (Lisbeth Koutchoumoff, «Monica Sabolo, à l’encre du lac», Le Temps, 07.10.2017) => Le journal Le Temps dans l’offre PressReader des BM. L’extrait choisi_ «Monica s’adapta à sa nouvelle vie avec la souplesse et la bonne volonté propre aux enfants, en particulier aux enfants nés dans le péché. Quelques mois après son arrivée à Genève, elle parlait français et ne prononçait plus un seul mot d’italien, cette langue issue d’un monde qui n’existait plus, enseveli comme Pompéi sous les cendres et la sidération. Au mois d’août 1974, elle accueillit la naissance de son petit frère Fabrice avec une joie souveraine, et entra au jardin d’enfants en gambadant, comme si les terres inconnues ne constituaient pas un problème mais la réponse à une volonté d’émancipation revendiquée. Au mois de novembre 1974, Monica monta sur un toboggan dans l’aire de jeu du parc Bertrand, et sous les yeux de sa mère, plongea la tête la première sur le béton. Elle se cassa le nez et afficha pendant plusieurs semaines un œdème géant qui mettait tout le monde mal à l’aise, ce qui ne l’empêchait pas de continuer de sourire, à la façon d’un politique soucieux avant tout du bien-être de ses administrés. À partir de ce jour, elle se mit à fréquenter les urgences et le cabinet du pédiatre avec une régularité remarquable, comme si l’épisode du toboggan avait révélé un goût secret pour la chute et le vide. Elle tombait sans cesse, dans la rue, au parc, au jardin d’enfants, puis à l’école, un effondrement discret, silencieux, qui se distinguait néanmoins par une prouesse mécanique – elle plongeait la tête la première, sans jamais se protéger de ses mains. Une signature personnelle qui lui valait des stigmates spectaculaires, œufs de pigeon sur le front, œil au beurre noir, menton ensanglanté, joues balafrées, et, acmé acrobatique, un traumatisme crânien remporté en chutant d’un tricycle à l’arrêt. Elle pratiqua cet art subtil jusqu’en 1977, année où elle fut contrainte de prendre des cours de judo. Confrontée à monsieur Weber, un professeur suisse allemand qui ne rigolait pas avec la motricité, elle dut renoncer à exprimer sa créativité par la voie du trauma et, vaincue, décrocha sa ceinture jaune.»

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Un parc genevois avec des colonnes, 2006 – La femme qui ne s’y attendait pas

Une femme parcourt trois fois un parc genevois doté de colonnes. Elle ne sait pas, puis elle espère, puis elle sait qui elle y rencontrera… Le livre_ L’Effrôlée, de Sabrina Berreghis, Grolley, L’Hèbe, 2006 «Johanne. Mariée. Deux enfants. Amoureuse de Marc. La famille parfaite. Normale. Heureuse. Et puis «ça» arrive. L’autre. Le troisième élément qui vient casser l’équilibre. Le cataclysme qui réduit à néant ce qu’on croyait solide. Le tremblement de terre qui pulvérise les certitudes. Seulement voilà: l’autre cette fois se décline au féminin. Johanne tombe amoureuse d’une femme. Et c’est toute son âme qui titube. Le choc est tellement total qu’il n’y a pas de place pour les longues considérations métaphysiques: essentiel, factuel, ce roman au style incisif est comme un coup de poing qui nous tient en haleine de la première à la dernière page.» Les trois extraits choisis_ «La vitrine vibre dans mon dos. La porte a claqué. La journée est finie. Je peux partir plus tôt. La patronne fermera. Je passe par le parc. M’aérer. M’asseoir sur un banc. Observer les reflets du ciel. La douceur de l’air me caresse. Avec gentillesse. Je rejoins les dalles sous les arcades. Entendre le son de mes pas. J’avance. Une voix de femme s’élève entre les colonnes. Devant. Plus loin. Comme un charme. L’Ave Maria. J’avance. Les colonnes s’emmêlent et se détachent au fur et à mesure. Des feuilles de papier qui pointent. Deux mains qui les tiennent. Un chapeau de toile par terre. Quelques pièces à l’intérieur. Je m’approche. Le mouvement dévoile la chanteuse de profil. Sa bouche arrondie. Ses lèvres en un cercle tendu. Des volutes de voix s’échappent là où le souffle se fait chant. Une main lâche les feuilles. Deux doigts lissent une mèche de cheveux derrière son oreille. Délicatement. Elle regarde ses partitions. Et le public. Puis ses partitions à nouveau. Ses cheveux scintillent dans le jour. Le sol est strié de faisceaux de lumière. Ses jambes se tiennent des deux côtés de sa jupe. Avec une grâce timide. Comme un dessin d’enfant. Elle parcourt l’assemblée des yeux. Son regard s’approche. Bientôt me frôlera. Ses yeux dans mes yeux. Encore.» «Aujourd’hui l’inventaire est interminable. Depuis le matin j’attends la fin de la journée. Stéphane me propose de fermer. Il ne sousentend rien. Mais moi j’ai honte quand même. La patronne est déjà partie. Mes pieds reprennent la direction du parc. Je ne sais pas à quoi je joue. Je veux juste la revoir. Une fois. La regarder. Bien en face. Voir son visage. De femme. Son corps. De femme. Voir que c’est une inconnue. Qu’il n’y a rien. Qu’il ne peut rien y avoir. Voir son malaise. De mon insistance. De mon attirance. Regarder ma folie par les yeux. Recouvrer la raison. Et puis rentrer chez moi. Sereine. Je pense à Marc. Je veux rentrer chez moi. L’entrée du parc est là. Les dalles sous mes talons. Ma course résonne le long des colonnes. Mon coeur s’affole. Je m’arrête. J’entends des cris d’enfants. Deux vieilles  marchent devant moi. Courbées. Leurs voix cassées dans l’air de la fin du jour. Et nulle trace de chant. La gorge étreinte. Je me remets à courir. Espérant. Entendant sa voix dans mes oreilles. Je veux qu’elle soit là. Je veux. Le bout des colonnes devant moi. Le silence du vide. Je tourne tout autour. Anna n’y est pas. Je tourne. Autour. Comme si elle allait apparaître. J’ai envie de pleurer. Mais je n’y arrive pas. Je suis adossée contre une colonne. En colère. Je regrette. J’aurais dû lui parler hier. Je voulais voir la réalité en face. Je ne sens qu’une douleur. Animale. Je me force pour pleurer. Mais les larmes restent collées au fond. Je me tape dans ma tête. Qu’est-ce que je voulais? Je prends toute ma force de haine. Et je la jette contre moi. Je m’écrase sous le coup. Sur un banc. J’ai mal. Paumée là. Dans ce parc trop grand. Je vais rentrer. Je suis malade. Je vais me soigner.» «Sa voix m’accueille à l’entrée du parc. – I’m a fool to want you. Je ferme les yeux en m’arrêtant. – I’m a fool to want you. To want a love that can’t be true, a love that’s there for love is true. I’m a fool to hold you. To seek a kiss not mine alone, to share a kiss the devil has known. Des gens l’écoutent. Je me place. Pas loin. De façon à la voir pour moi toute seule. Elle porte un manteau rouge. En daim. Et une jupe dessous. Une grosse écharpe de laine multicolore. Ses lèvres mélodieuses. Sa voix autour des colonnes. – Pity me I need you. I know it’s wrong, it must be wrong, but right or wrong I can’t get along without you. Je suis hors du temps. Elle est belle. Ma Marie. Elle m’a vu. La chanson se termine. Les applaudissements. Elle se penche pour éteindre l’appareil à cassette. Je l’aide. Lui fais la bise. Les gens s’en vont. Nous quittons le parc. Dans une petite rue, sous un porche, Marie me tire. Un mur contre mon dos. Elle m’embrasse. Il fait noir sous mes paupières. Notre premier baiser dehors.»

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Parc La Grange, 1999 – Des milliers de roses et un complot mondial

Au cours d’un rendez-vous secret dans le parc, l’informaticien Philip Sorel découvre que son entreprise fait, comme on dit, «le travail du Diable»… Le livre_ Liebe ist die Letzte Brücke (L’amour est le dernier pont), de Johannes Mario Simmel, Munich, Droemer, 1999 «Pour l’informaticien Philip Sorel, le monde s’effondre. Des virus infiltrés dans les ordinateurs déclenchent des catastrophes planétaires, une nouvelle génération de terreur internationale voit le jour – et l’entreprise pour laquelle il travaille joue un rôle crucial là-dedans… Avec ce crime monstrueux en toile de fond, une histoire d’amour surgit, magnifique et douce-amère, entre une femme et deux hommes…» => Le livre (en VO allemande) dans le catalogue des BM. L’auteur_ «Johannes Mario Simmel est un romancier, scénariste et journaliste autrichien né à Vienne le 7 avril 1924 et mort le 1er janvier 2009 à Zoug.» (Wikipédia) «Il est l’auteur de 35 romans dont les thématiques sérieuses – le Troisième Reich, la Guerre froide, le marché de la drogue, le racisme, le fervent pacifisme de l’auteur… – n’ont nullement entravé la progression dans la liste des best-sellers. Ses livres se sont vendu à 73 millions d’exemplaires et ont été traduits en 33 langues, faisant de lui un des écrivains germanophones les plus populaires de tous les temps.» («Johannes Mario Simmel: Million-selling Austrian novelist», The Independent, 16.01.2009) => Le journal The Independent dans l’offre PressReader des BM. L’extrait choisi_ «Il franchit une haute porte en fer forgé pour entrer dans le parc, encore désert à cette heure matinale. En un gigantesque octogone, découpé en secteurs comme les tranches d’une tarte, poussaient des milliers de roses. Au-delà, Philip aperçut la bâtisse blanche. Appuyé contre la rambarde se tenait Donald Ratoff, gros et court sur pattes, à côté d’un homme grand et mince. Ratoff agita la main. Philip fit un signe en retour. Qui était le deuxième homme? Ratoff ne l’avait pas mentionné. À travers le lit de roses, Philip s’approcha de la maison. «Salut», dit Ratoff, alors que Philip s’avançait vers les deux hommes. Il tendit une main molle et moite, qui se logea dans celle de Philip sans exercer la moindre pression. «Heureux que tu sois venu si vite.» Il présenta le deuxième homme, qui était vêtu d’un costume beige d’été. «M. Günter Parker, commissaire principal, chef de la Commission spéciale 12 juillet.» «Ravi de faire votre connaissance», déclara Parker. Sa poignée de main était ferme. Il avait un visage mince et bronzé, des cheveux blonds coupés court, des sourcils blonds et touffus et des yeux brillants. Commissaire principal – pensa Philip – et pourtant si jeune. Il paraissait étrangement sérieux et triste. Philip se sentit soudain très vieux. Le gros Ratoff, qui affichait une bouche tordue et un crâne sur lequel on ne trouvait pas un cheveu, dit: «Vous savez ce qui s’est passé à Berlin.» «À Berlin?» «Hier après-midi à Spandau. Aux United Remedies. C’est alors que…» «Oh, bien sûr!» Soudain, Philip se souvint de ce qu’il avait vu et entendu sur la chaîne ZDF, juste avant que Simone ne vienne à son appartement. «Un nuage de chlore gazeux s’est échappé d’une chaudière industrielle. Beaucoup de morts. Des centaines d’empoisonnés. Des émissions spéciales à la télé… C’est pour ça que vous…» «Oui, Monsieur Sorel», répondit Parker, qui tenait dans ses main une valise diplomatique. «C’est pour cette raison que nous sommes ici. Quatorze autres personnes sont mortes depuis que vous avez vu le rapport.» «Horrible», déclara Ratoff en baissant le regard vers ses chaussures sur mesure Ferragamo. Les chaussures étaient d’un gris argenté, comme son costume, qu’il avait assorti d’une chemise bleue et d’une cravate à rayures argent et bleues. «Absolument horrible. Souvenez-vous, c’est nous qui avons construit le centre de données.» «Pourquoi?» demanda Philip. «L’accident est-il dû à une erreur du centre de données?» «Nous ne le savons pas», répondit Parker. «L’enquête n’est en cours que depuis hier. Une chose est certaine. Ce n’était pas un accident, c’était une attaque terroriste.» «Terrible, Philip, tout à fait horrible», intervint Ratoff. «Le commissaire principal a ordonné un blackout de l’information. C’est pour cette raison que je t’ai appelé depuis le parc. Ici, nous pouvons parler sans que personne ne nous entende.» «Comment êtes-vous arrivé à Genève si tôt, M. Parker? Je veux dire, avec quel avion?» «Un vol spécial», dit vivement Ratoff. «Nous avons atterri il y a une heure.» «Marchons un peu», dit Parker. Dans l’octogone de roses, l’odeur devenait presque assourdissante. Il n’y avait toujours personne en vue et les oiseaux chantaient encore dans les cimes des arbres. Philip regarda, au-delà du parc, le lac luisant sous le soleil.» (Traduction: Google Translate, retouchée par nos soins)

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Parc La Grange, 2018 – Le mystérieux projet Gorski

Tandis que le parc disparaît sous la neige, un appartement de l’avenue adjacente se remplit de gens et se vide d’objets grâce – peut-être – au mystérieux «projet Gorski»… Le livre_ Aujourd’hui dans le désordre, de Guillaume Rihs, Paris, Kero, 2016 «Janvier à Genève. Louise et ses frères ont inscrit le grand appartement familial sur un site afin d’accueillir des voyageurs pour quelques jours. Leur première invitée est Victoria, une jeune Anglaise en quête d’aventure. L’appartement se remplit au rythme des arrivées alors que dehors le climat se dégrade. Bientôt, une tempête de neige va bloquer tout le monde à l’intérieur, les forçant à s’organiser.» (Site des Editions Kero) «A ce moment-là, personne ne le sait encore, débute un huis clos qui, de la charmante initiative, va basculer dans l’épreuve, climatique et humaine. (…) Car les choses, ici, occupent beaucoup de place. L’appartement est littéralement envahi par les meubles et les objets. (…) A ce processus d’accumulation, répond son exact contraire, un grand rêve d’allégement et de décroissance que Victoria porte et ne cesse d’expliquer aux autres, au fur et à mesure des arrivées.» («Rire de nous-même, sous deux mètres de neige», par Lisbeth Koutchoumoff, Le Temps, 12.02.2016). => Le journal Le Temps dans l’offre PressReader des BM. «L’auteur imagine le «projet Gorski», soit un groupe utopiste formé autour de Mihail Gorski, gourou de la décroissance. Son but: débusquer le moment précis où l’homme a fait fausse route et y retourner par un abandon progressif des technologies. Guillaume Rihs porte un regard mi-ironique mi-bienveillant sur ce projet: «J’enseigne l’Histoire, et les changements induits par l’ère industrielle amènent forcément leur lot de réflexion. On entend beaucoup le cliché du «c’était mieux avant», et ça m’amusait d’imaginer un projet cherchant à définir l’instant clé de la dégradation.» («Huis clos à dix-huit dans une coloc aux Eaux-Vives», par Marianne Grosjean, Tribune de Genève, 09.01.2016) Prix des écrivains genevois 2014, 2e prix ADELF-AMOPA de la première œuvre littéraire francophone 2016. => Le livre dans les collections des BM. L’auteur_ Guillaume Rihs, né le 6 février 1984 à Genève, est un écrivain suisse romand. (…) [I]l travaille comme enseignant d’histoire et d’anglais au collège Sismondi et au collège pour adulte Alice-Rivaz. En 2014, il reçoit le prix des écrivains genevois pour son manuscrit Aujourd’hui dans le désordre. Son roman paraît le 11 janvier 2016 aux Éditions Kero à Paris.» (Wikipédia) L’extrait choisi_ «La nuit du 19 au 20 janvier 2018 au parc La Grange, qui est longé à l’est par le parc des Eaux-Vives, au nord par le lac Léman, au sud par la route de Frontenex et (c’est en cela qu’il nous intéresse) à l’ouest par l’avenue William-Favre, la neige est compacte comme du beurre et tombe à profusion. Les flocons se rencontrent en vol et se bousculent, s’amalgament et forment des paquets qui accélèrent et qui s’écrasent puissamment, puissamment à l’échelle d’un flocon, contre ceux qui les ont précédés, se tassent avec eux et petit à petit font que d’un mètre, la neige se porte à trois. La nuit du 19 au 20 janvier 2018, il tombe deux mètres en une seule nuit, c’est rare. C’est du jamais vu ! Il n’y a plus une voiture en ville, plus un arrêt de bus, plus un trottoir et plus une route. Il n’y a plus de bouche d’incendie, ni de possibilité d’incendie, seulement cette pâte épaisse qui recouvre tout. Au parc La Grange, on ne distingue plus les tilleuls des chênes. J’entends, ceux qui d’habitude les distinguent, s’ils étaient présents, ne les distingueraient pas, et de toute manière il n’y a personne pour s’y essayer. Personne pour écouter les flocons et l’air vif. Personne pour sentir l’odeur gelée portée par la bise. Le restaurant est fermé, ainsi que la buvette, et je ne parle pas des théâtres. Rien n’ouvrira demain. Demain à l’aube, le parc La Grange ne sera plus. Sous trois mètres de neige, il se sera absenté. Ce qui l’aura remplacé sera d’une très grande beauté, visible depuis le bow-window du salon ou la cuisine au quatrième étage de l’avenue William-Favre, une immensité d’écume de glace.»

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