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15 mai 2019

Eaux-Vives – Un luna-park oublié sous un parc

Une plongée dans l’imaginaire romanesque et dans les sous-bois historiques (et préhistoriques) du parc des Eaux-Vives…

Au commencement,
il y a une courbe.
Une courbe que les spécialistes appellent
la courbe de 425 mètres.
425 mètres, c’est 50 mètres de plus que l’altitude du lac Léman,
qui est de 372 mètres au-dessus du niveau de la mer.

Au-dessus
de cette courbe
s’étend,
avec ses plaines et ses collines,
ce qu’on appelle
le plateau genevois
Au-dessous
de cette courbe
s’étend
ce que les géographes appellent
un système de terrasses.

Ce sont des terrasses alluvionnaires,
c’est-à-dire créées par l’entassement des matières disparates
transportées par l’eau
et laissées là,
au bord du chemin.

Les terrasses bordent le lac et les cours d’eau.
Il y en a trois.
Les plus élevées sont formées de matériaux que les spécialistes appellent
«matériaux grossiers»
(ce n’est pas un jugement de leur part,
juste un constat)
ou encore «cailloutis».

Au-dessous de la limite des cailloutis,
entre les 372 mètres du lac et la courbe de 425 mètres,
on trouve,
parmi les trois terrasses,
une terrasse dite «de 10 mètres» ou «terrasse moyenne»,
qui grouille,
lorsqu’on la fouille
avec les outils appropriés,
d’une faune lacustre fossile:
des poissons minéralisés datant du Magdalénien
(entre 17’000 et 12’000 ans avant notre ère),
laissés là,
au bord du chemin,
encore une fois,
par le glacier du coin
qui se retirait.

Tout cela pour vous dire
que cette faune lacustre a été retrouvée
au parc des Eaux-Vives,
qui n’est donc pas né d’hier.
C’est un parc qui en a vu d’autres.

Au commencement,
il y a une courbe,
une courbe et un seuil,
un seuil dit «molassique»,
c’est-à-dire marqué dans la molasse,
dans la roche sédimentaire,
formée de sédiments,
c’est-à-dire de chenil,
si on peut se permettre,
qui s’amasse
et qui s’encroute.

Le seuil molassique dont on vous parle
est immergé.
C’est un haut-fond,
que les géographes appellent
«banc de Travers».
Le banc de Travers
marque le passage du lac au Rhône,
traversant la Rade de Genève de part en part,
entre Sécheron et le parc des Eaux-Vives.

Récapitulons:
au commencement de la vie connue,
documentée,
du parc des Eaux-Vives,
il y a une courbe,
une terrasse fréquentée par des poissons fossiles,
et un banc de Travers immergé.

C’est ce que nous avons trouvé
en quelques heures de navigation numérique
dans les histoires du parc des Eaux-Vives.

Ensuite,
le temps passe,
pas aussi vite qu’aujourd’hui,
mais il passe quand même.
Tout à coup,
on se réveille un matin,
et c’est l’âge du bronze,
qui va durer,
grosso modo,
de l’an –3’000 à l’an –1’000.

Ce passé-là a laissé des restes
dans le parc des Eaux-Vives,
pour le plus grand bonheur des archéologues
qui trouveront,
en creusant bien,
les ruines d’une fonderie,
des bijoux,
des pots cassés,
des entassement d’os d’animaux indiquant l’emplacement des abattoirs de l’époque
et des filets de pêche.

Ensuite,
après l’époque du banc de Travers,
et après l’époque des pots cassés de l’âge du bronze,
il y a à nouveau un grand trou.

Le parc des Eaux-Vives refait surface,
re-laisse des traces,
redonne des signes de vie dans les eaux numériques
où nous partons à la pêche de ces infos,
à partir du 16e siècle,
lorsqu’une famille appelé Plongeon
en fait son domaine.

Les Plongeons ne durent pas:
la famille s’éteint,
comme cela arrive parfois,
deux siècles plus tard,
mais son nom reste accroché aux lieux.
Aujourd’hui encore,
le chemin de Plonjon,
avec un J,
longe le parc
sur son côté nord-est.

Le domaine passe ensuite de main en main,
appartenant
– vous excuserez le name dropping –
à des
Tournos,
Tremblay,
Bouer,
Horneca,
Archer,
Senn,
Grévedon-Bousquet,
Favre,
puis,
en 1897,
à la Société de l’industrie des hôtels,
présidée par le dénommé Henri Galopin,
qui rebaptise officiellement le domaine Plongeon
«parc des Eaux-Vives»
et qui transforme le domaine en un lieu public où –
nous citons –

«les étrangers et la population genevoise pourront trouver
en plein air
et au milieu d’une splendide nature
de saines distractions».

M. Galopin insiste là-dessus
en s’adressant à la presse:

«ce parc – dit-il –
sera un lieu de délassement d’où seront
exclues
toutes attractions qui ne seraient pas
saines».

Ce qui soulève
tout naturellement
cette question:
Qu’est-ce qu’une
«distraction saine»
dans la Genève de 1897?

Le Journal de Genève apporte quelques précisions
le 13 mai de cette année-là.
La liste des propositions
à la fois distrayantes et saines
comprend un étang de patinage
une piste vélocipédique
un jardin alpin rempli de rhododendrons,
sans oublier que –
nous citons –

«au milieu des rocailles prend naissance un ruisseau à l’eau claire et limpide, ruisseau que l’on traverse sur des ponts rustiques et qui s’écoule en de capricieux lacets traversant des bosquets ombreux pour aller former un petit étang où les amateurs pourront se livrer aux plaisirs de la pêche à la truite».

Avec tout ça,
assure le journal,
on obtiendra –
nous citons à nouveau –

«un lieu de distraction et d’agrément qui montrera qu’à Genève on ne s’ennuie pas, comme certains l’ont prétendu».

Mouais.

Quoi qu’il en soit,
le temps passe,
et au fil de ce temps,
l’éventail des «saines distraction»
s’élargit,
incluant des choses qui,
aujourd’hui,
ne peuvent que nous interpeller.

Par exemple
L’Afrique Mystérieuse,
en 1911.

L’Afrique Mystérieuse, c’est

«une troupe d’une centaine d’hommes, de femmes et d’enfants, qui constitueront un village africain»,

écrit la presse.

C’est –
nous citons encore –

«un village sénégalais avec sa mosquée, son école, ses principales industries, ses moeurs, cent indigènes».

Tout ce monde est offert au regard du public genevois,
dans un dispositif
assez courant
à cette époque,
un dispositif
que les historiennes et les historiens
appellent aujourd’hui
un «zoo humain».

Ces «zoos humains»,
écrit la presse,
contribuent à ce que

«la plupart des attractions du Luna-Park relèvent du domaine scientifique et ce ne sera pas un champ de foire».

Au fil de ces mois de mai et juin 1911,
premiers mois d’ouverture du luna-park,
la presse suit cette Afrique Mystérieuse de près.

«Succès pour le village nègre, qui vient de procéder à un pittoresque baptême»,

écrit le Journal de Genève le 4 juin,
commentant ce spectacle
sain,
scientifique
et colonial
montré dans un pays qui
pourtant
n’a pas de colonies.

On pourrait continuer comme ça
pendant des heures
à barboter dans les compte-rendus des activités étranges,
du moins à nos yeux,
du luna-park.

Luna-park qui,
relevons-le,
n’est pas une petite affaire.
Vingt-trois mille personnes le visitent,
note le
Journal de Genève,
le 3 juillet 1911,
qui est un lundi.

Activités étranges, disions-nous.
Par exemple (nous citons):

«Un concours de bébés à Luna Park. Le Luna-Park organise pour le dimanche 6 août un grand concours de bébés. À l’heure actuelle, soixante inscriptions sont déjà parvenues à la direction. Les bébés seront réunis à la crèche du parc: le défilé aura lieu à quatre heures. Les bébés seront portés ou traînés dans de petites voitures. De nombreux prix seront distribués.»

Nous citons encore:

«Devant le nombre formidable des inscriptions pour le concours de bébés à Luna-Park, la direction a été forcée de clôturer jeudi soir la liste des inscriptions. 380 bébés participeront au concours.»

Le jour J arrive,
c’est un dimanche du mois d’août
en 1911.
Nous citons encore,
cette fois en long et en large.

«Le concours de bébés à Luna-Park. Dimanche a eu lieu à Luna-Park le concours de bébés. Ils ont été les triomphateurs du jour et les attractions multiples ont pâli devant le ravissant et réjouissant défilé de la génération fraîche éclose. Les inscriptions avaient atteint le beau chiffre de six cents garçonnets et fillettes; aussi a-t-il fallu procéder à une élimination qui n’était pas sans-difficultés et pour la mener à bien ou fit appel à tout un état-major médical présidé par M. le Dr G. Biolley, chef de clinique à la policlinique gynécologique et obstétricale de la Maternité et médecin de la consultation des nourrissons. MM. les docteurs Lurié, Ostermann, de la policlinique de la Maternité, et Mme la doctoresse Daïnow fonctionnaient comme jurés, assistés de six ds nos plus compétentes sages-femmes. Et l’on commença à faire défiler dans le hall les bébés joufflus, parés de leurs plus beaux atours. Les mamans et les nourrices étaient très fières: les papas ne l’étaient pas moins. Les minuscules concurrents et concurrentes ne briguaient pas moins de dix prix offerts par le Luna Park, ainsi que par plusieurs maisons et particuliers de notre Ville. M. Ernest Vaglio, âgé de 23 mois, a fait honneur au sexe fort en remportant le “championnat pour le plus parfait bébé, garçon ou fi!le»; le sexe faible a donc été battu à plate couture! il est vrai qu’il a pris sa revanche, une revanche éclatante en s’adjugeant par le frais minois d’Alice Quechlnetti le prix pour le plus joli bébé. Le même sexe, représenté par Ceseri-Lea Lacharrère, a encore remporté le prix pour le plus gros bébé, et celui attribué au bébé le plus gai. Les autres récompenses ont été décernées comme suit: pour le garçonnet le plus parfait, Pierre Bouvier: pour la fillette la plus parfaite, Yvonne Probst; pour le plus petit bébé en proportion de son âge, garçon ou fille, Arlette-Renée Menoux; pour les deux plus beaux jumeaux, Marcelle et Renée Sandret; pour le bébé montré dans la voiture la mieux décorée, Aurélia Llorret; pour le plus gai bébé, Edmée Arlaud; pour le plus beau bébé nourri à la farine lactée, Alice Quechinetti. Voilà nos bébés passés à la postérité.»

Le concours donne lieu,
un mois plus tard,
à une
(nous citons, nous citons)

«Exposition photographique des lauréats du Championnat des Bébés organisé par le Luna-Park: Les plus beaux enfants de Genève. Une exposition unique que toutes les personnes aimant les enfants doivent voir».

Activités étranges,
encore,
en ce même mois de septembre 1911.
Nous citons toujours:

«Deux grandes épreuves amusante ont été créées par le Luna-Park. C’est, pour les garçons, une grande course aux grenouilles. Voici le règlement: six garçons reçoivent chacun dix grenouilles bien vivantes placées dans une petite brouette; celui qui arrive Ie premier au but avec tout son chargement complet de grenouilles (fournies par la maison Pêche et Sport, près du Pont de l’Île) est déclaré vainqueur! C’est, pour les filles, une grande course aux lapins. Voici le règlement: six fillettes reçoivent six jolis petits lapins, attelés avec des rubans roses et bleus; à l’aide d’un bâton auquel est fixée une carotte. Il s’agit d’amener son quadrupède le premier au but.»

Zoos humains,
concours de bébés,
lapins pour les filles,
grenouilles pour les garçons:
c’était il y a cent-huit ans
au parc des Eaux-Vives.
Voilà,
si l’on peut dire,
d’où vient ce parc,
voilà d’où on vient.

Un an et demi plus tard,
en janvier 1913,
le luna-park est en liquidation.

Les Eaux-Vives,
qui sont alors une commune,
rachètent le domaine.

Elles le font
en s’engageant à prendre de mesures
– nous citons le maire d’alors,
John Gignoux –

«pour que la population y trouve les facilités d’accès, les jouissances honnêtes, hygiéniques, artistiques et paisibles qu’elle peut désirer».

Dans la presse, les langues se délient.
Journal de Genève, 13 juin 1913:

«Les travaux avancent grand train. Les Affreux pylônes sont arrachés. Les horribles statues en simili-bronze sont renversées. Les affiches qui salissaient la promenade ont disparu. Les échafaudages qui transformaient l’admirable jardin en une vulgaire place de foire vont s’écrouler à leur tour, l’avenue rectiligne qui déparait la pelouse est recouverte de terre fraîche et va être gazonnée. L’absurde nom de Luna-Park, qui ne signifie rien eu aucune langue du monde, va tomber dans l’oubli. Les lettres géantes qui tapissaient l’embarcadère sont mises pour toujours au vieux fer. Le parc des Eaux-Vives ressuscite sous le soleil dans le chant des oiseaux et le murmure des fontaines.»

Fini les attractions,
donc,
fini le Cyclone canadien,
le Water-Chute,
les Vagues charmeuses,

le théâtre Tanagra

«avec sa scène lilliputienne et ses véritables danseuses qui, grâce à un effet d’optique, apparaissent hautes de 20 centimètres»,

la Roue joyeuse,
le Taquineur,

le Zig Zag,
le Bumps,
l’American-Dip,
le Cake-Walk,
le Flip-Flap,
le Coup de vent,
les promenades à dos de chameaux,
les 16’000 ampoules électriques
et le baron Pouce,

«âgé de 22 ans, haut de 60 centimètres», qui «parcourt les allées du parc pour la plus grande joie des spectateurs».

C’est ainsi, donc,
que ce parc devient ce parc.

Ce devenir parc nous aura pris des pages
et du temps,
mais nous n’oublions pas
que nous vous avions promis,
aussi,
de l’imaginaire romanesque
collant à ce parc.

Alors voici.

Hélène Grégoire,
Moisson d’automne,
1991:

«Au milieu de la matinée, je m’accorde toujours le temps de fumer tranquillement une cigarette. Aujourd’hui, ma fille, ses cheveux blonds rejetés en arrière, vient bousculer cet ordre des choses.
– Ma petite Mamy, samedi, au lieu d’aller à la caravane comme d’habitude, on voudrait aller entendre Claude François avec Chantal, Francine et Chiquita. Ma petite Mamy, je voudrais que tu me dises oui tout de suite.
Ce n’est pas dans les habitudes de Mauricette de faire du détail.
– À quel endroit ce concert?
– Dans le parc des Eaux-Vives. Mais tu sais, Mamy, si je ne vais pas retenir des places ce matin, je n’en aurai certainement pas.
Avec sa manière de bouger, toujours pressées de vivre ses rêves, elle me fait penser à une petite fille qui vient de manger une plaque de chocolat et sitôt après tend sa main pour en avoir une autre. Je lui fais remarquer qu’avant d’aller louer des places, il conviendrait peut-être de téléphoner à Jacques que, ce samedi-là, je rentrerai un peu plus tard.
(…)
Depuis que Mauricette a montré aux fillettes les billets pour le concert, elles ne tiennent plus en place: elles rient, chantent et dansent sur place. Amusée, maman les regarde se trémousser et dit en hochant la tête:
– Du temps de ma jeunesse, ce n’était pas les bras et les jambes qu’on lançait en l’air, mais des broquetées d’herbe, venant d’être fauchée, pour que la chaleur du soleil en suce la sève.»

Yvette Z’Graggen,
Un temps de colère et d’amour,
1980:

«Je l’ai quitté la veille de son départ de Genève, au Parc des Eaux-Vives. Il allait jouer au tennis. Il m’a serré la main, j’espérais qu’il me prendrait dans ses bras. Avant que la guerre n’éclate, il m’a écrit deux ou trois lettres dans lesquelles j’ai essayé de découvrir, entre les lignes, un amour qui, de toute évidence, ne s’y trouvait pas.»

La guerre éclate, donc:
la Seconde,
mondiale.
Et le parc des Eaux-Vives,
semble-t-il,
en est au coeur.
C’est là que Dora rencontre Jim.
Dora, c’est un réseau.
Do-ra, c’est Ra-do en verlan.
Rado, c’est Sandor Rado,
cartographe hongrois
et chef du réseau Dora.
Le réseau Dora reçoit des renseignement,
transmis par des Allemands
antinazis
planqués au sein de l’état-major nazi,
et les envoie clandestinement à Moscou
depuis Genève
(depuis la route de Florissant 192 à Conches,
précisément)
avec un émetteur
construit par un certain Edmond Hamel,
propriétaire d’une échoppe de produits électriques.
Dans son autobiographie
intitulée
Sous le pseudonyme Dora,
Rado raconte qu’il rencontre Jim
(qui est le nom de code d’un Britannique appelé Alexander Foote,
lequel est le correspondant lausannois du réseau)
dans le parc des Eaux-Vives.

Schéma du réseau Dora (Archives fédérales, E5330/1982/1, vol. 149, dos. 6, 1944) reproduit dans Christian Rossé, Les échanges de l’ombre. Passages des services de renseignements suisse et alliés à travers la frontière de l’Arc jurassien 1939-1945, Thèse de doctorat, Université de Neuchâtel/Université de technologie de Belfort-Montbéliard, 2013

Le réseau Dora sera démantelé par la police suisse,
mais il aura contribué de manière cruciale
à la défaite allemande.
Avec une dose d’excès
sans doute excusable,
cette histoire
qu’on vous simplifie ici jusqu’à l’os
mais qui est en réalité d’une complexité monumentale,
permettra à deux journalistes français,
Pierre Accoce et Pierre Quet
d’affirmer dans le titre d’un livre paru en 1966 que
La guerre a été gagnée en Suisse.

Voilà donc,
après le concours de bébés,
après la course de grenouilles et de lapins,
une autre compétition étrange qui –
si on ose le raccourci –
se dénoue dans ce parc
entre sa rocaille,
sa source d’eau ruisselante
et ses rhododendrons.

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