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3 août 2018

Parc Bertrand, 1974 – La traumatisée du toboggan

En naviguant dans sa mémoire pour autopsier une relation amoureuse, Monica tombe sur une chute dans un parc genevois

Une des images-documents dont Monique Sabolo parsème son roman

Le livre_ Tout cela n’a rien à voir avec moi, de Monica Sabolo, Paris, Jean-Claude Lattès, 2013
«Ce troisième roman, qu’elle considère un peu comme son premier, raconte, ou plutôt autopsie, un chagrin d’amour, Tout cela n’a rien à voir avec moi. Et pourtant, au contraire, tout cela a beaucoup à voir avec elle, et pour la première fois, elle a l’impression que ce texte reflète ce qu’elle est: «J’avais trouvé ma place dans ma tête, je m’autorisais quelque chose qui me ressemblait. Mais comme ce récit jouait avec l’autofiction, j’avais un peu l’impression de me balader toute nue dans la rue!»
Dans ce roman, elle décrypte un chagrin d’amour, décrit toutes les stupidités auxquelles on peut se laisser aller dans ces moments-là, mais aussi la souffrance que l’on éprouve. Elle intercale ses propos de plein de photos qui sont autant de petits cailloux dans cette aventure. Beaucoup de gens s’y retrouvent. Le livre rencontre le succès et remporte le très branché Prix de Flore.» (Pascale Frey, «Monica Sabolo et les secrets de famille», Tribune de Genève, 24.08.2015)

=> Le livre dans le catalogue des Bibliothèques municipales

L’auteure_ «Née à Milan, elle a grandi et fait ses études à Genève, passé ses vacances à Crans-Montana, avant de tout quitter pour travailler avec le WWF en Guyane, puis au Canada. Là-bas, elle rencontre quelqu’un qui lance un nouveau magazine à Paris, Terre et océans. La voilà journaliste, et parisienne! Elle a alors vingt-quatre ans, l’envie d’écrire, mais rien de plus précis. Le désir aussi, probablement, de mettre quelques centaines de kilomètres entre sa famille et son présent, le besoin de recommencer à zéro. Après Terre et océans, elle ose un grand écart en entrant au magazine très people Voici. La chasse aux célébrités remplace celle à la baleine… «En huit ans, je crois avoir occupé tous les postes! se souvient-elle. Puis j’ai travaillé à ELLE pendant quatre ans. J’ai arrêté pour écrire mon premier livre, Le roman de Lili, en 2000.
Elle commente: «C’était une histoire assez légère, pas vraiment littéraire, mais j’avais 27 ans, et à l’époque, c’était ce dont j’avais envie. » Monica Sabolo laisse passer ensuite cinq années, le temps de faire deux enfants, avant de se lancer dans son deuxième ouvrage. Et puis plus rien à nouveau jusqu’en 2013. A ce moment-là, sa vie change de manière radicale, son envie d’écrire s’intensifie. Elle décide cette fois de s’y mettre sérieusement, de s’en donner les moyens, et quitte le magazine Grazia, où elle dirigeait la rubrique culturelle.» (Pascale Frey, «Monica Sabolo et les secrets de famille», Tribune de Genève, 24.08.2015)

«Mais c’est avec Tout cela n’a rien à voir avec moi (2013) que la vie de Monica Sabolo change. Le succès de ce roman-enquête autobiographique, qui explore le chagrin d’amour à la façon d’un rapport de police zébré de poésie et d’humour, lui permet de se consacrer à l’écriture. Et de dépister ces secrets de famille qui lestent les vies.» (Lisbeth Koutchoumoff, «Monica Sabolo, à l’encre du lac», Le Temps, 07.10.2017) => Le journal Le Temps dans l’offre PressReader des BM.

L’extrait choisi_

«Monica s’adapta à sa nouvelle vie avec la souplesse et la bonne volonté propre aux enfants, en particulier aux enfants nés dans le péché. Quelques mois après son arrivée à Genève, elle parlait français et ne prononçait plus un seul mot d’italien, cette langue issue d’un monde qui n’existait plus, enseveli comme Pompéi sous les cendres et la sidération. Au mois d’août 1974, elle accueillit la naissance de son petit frère Fabrice avec une joie souveraine, et entra au jardin d’enfants en gambadant, comme si les terres inconnues ne constituaient pas un problème mais la réponse à une volonté d’émancipation revendiquée.

Au mois de novembre 1974, Monica monta sur un toboggan dans l’aire de jeu du parc Bertrand, et sous les yeux de sa mère, plongea la tête la première sur le béton. Elle se cassa le nez et afficha pendant plusieurs semaines un œdème géant qui mettait tout le monde mal à l’aise, ce qui ne l’empêchait pas de continuer de sourire, à la façon d’un politique soucieux avant tout du bien-être de ses administrés.

À partir de ce jour, elle se mit à fréquenter les urgences et le cabinet du pédiatre avec une régularité remarquable, comme si l’épisode du toboggan avait révélé un goût secret pour la chute et le vide. Elle tombait sans cesse, dans la rue, au parc, au jardin d’enfants, puis à l’école, un effondrement discret, silencieux, qui se distinguait néanmoins par une prouesse mécanique – elle plongeait la tête la première, sans jamais se protéger de ses mains. Une signature personnelle qui lui valait des stigmates spectaculaires, œufs de pigeon sur le front, œil au beurre noir, menton ensanglanté, joues balafrées, et, acmé acrobatique, un traumatisme crânien remporté en chutant d’un tricycle à l’arrêt. Elle pratiqua cet art subtil jusqu’en 1977, année où elle fut contrainte de prendre des cours de judo. Confrontée à monsieur Weber, un professeur suisse allemand qui ne rigolait pas avec la motricité, elle dut renoncer à exprimer sa créativité par la voie du trauma et, vaincue, décrocha sa ceinture jaune.»

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