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24 juillet 2018

Parc Bertrand, 2018 – «Un parc qui a presque la forme d’un P ai-je remarqué»

Quatre auteur-e-s ont plongé – physiquement et/ou mentalement – dans quatre parcs genevois et ont converti leurs immersions en textes poétiques.
Jean Firmann a été au parc La Grange, Philippe Constantin au parc de l’Ariana, Lorenzo Menoud au parc Bertrand, Silvia Härri au parc de la Perle du Lac
Une proposition de l’association Poésie ambulante.

Lorenzo Menoud – Parc Bertrand («Un parc qui a presque la forme d’un P ai-je remarqué»)

1.

je me suis égaré,
je marchais
suis arrivé dans un parc
me suis perdu,
dont j’ai oublié le nom,
la ville même où il se trouve,
« je ne sais bien redire comment j’y entrai »[1],
dans un parc qui a presque la forme d’un P ai-je remarqué
en en faisant le tour
en y marchant
le parcourant en tous sens,
le nom du parc
de la ville n’ont aucune d’importance,
l’observant depuis en haut
sur un plan, une carte,
la forme d’un P comme PARC
d’un P comme PERDU
et comme PRESQUE,
je me suis fourvoyé
éloigné du bon chemin,
d’un P comme PARCOURIR
et comme PLAN,
de haut en bas
je déambule
de gauche à droite,
« j’abandonnai la voie vraie »[2],
comme j’écris
je me promène,
portant la promesse
d’y être reconnu et reconnaissant
je fais quelques pas
ramasse une pierre
me baisse,
une PIERRE qui commence par un P,
comme se PROMENER, PORTER, PROMESSE
comme PAS,
les pas que je fais alors,
une pierre qui a la forme d’un P comme PAR dans « parc » dans le parc,
une pierre grise qui ne se distingue en rien d’autres pierres grises
je vous l’assure,
« pierre » comme « perdu »
« pierre » comme « presque »
« pierre » comme « parc »
comme le P de la forme du parc
où je me promène à ce moment-là,
et je reconnais la pierre,
elle m’est familière
je l’ai déjà vue
je ne sais plus où, à quelle occasion,
« promesse » comme « presque »
« promesse » comme « parc »
« promesse » comme « perdu »
comme le P de la forme du parc,
je la tiens dans la main,
la pierre
la promesse,
a la forme d’un P comme PLU(S) commence par un P,
les pierres les promesses,
leurs identités multiples,
je la porte dans le parc,
ainsi les êtres humains,
la garde dans la main fermée,
la promesse de la pierre
la promesse de la dureté qui lui est associée
la promesse de la stabilité sous mes pieds
la fermeté de la promesse d’une décision,
alors que tout bouge
tout le temps
dans le monde
autour de moi,
en dedans,
dans ce parc qui
a la forme d’un P comme le mot PIEDS,
j’avance encore
ramasse une branche,
je pose la pierre la promesse au sol à la place de la branche
j’ai déposé préalablement la pierre la promesse
et pris de la même main la branche,
j’ai déplacé la pierre la promesse,
la main gauche,
je l’ai mise à la place de la branche,
dans un parc qui a la forme d’un P
comme le P de POSER de PLACE de PRÉALABLEMENT et de PRENDRE,
je me baisse et saisis cette partie d’arbre
cette portion, tronçon d’arbre
tombé au sol,
PARTIE et PORTION d’arbre commençant par la lettre P
la lettre P qui donne forme à ce parc,
j’avance dans ce décor
comme on se déplace dans un rêve,
« alors il s’ébranla, et je suivis ses pas »[3]
fin de la première partie

2.

c’est une branche
une branche de pin,
un pin noir d’Autriche me souffle-t-on,
le parc a donc la forme d’un P comme PIN,
le parc a la forme d’un P non pas comme « noir » ni comme « Autriche »,
non pas comme « Allemagne » ni comme « Suisse »
commenceraient par un P,
ni même comme « Genève »,
ça me revient,
je suis à Genève,
dans un parc,
éperdu,
le parc Bertherend,
du nom d’une femme,
Berthe,
d’une femme enceinte,
une femme au physique passionné
qui vient s’y promener,
elle s’y rend, Berthe,
avec son enfant à naître
dans le ventre
et qui parfois,
nauséeuse,
Berthe,
y vomit
d’où le nom de ce parc
qui a la forme d’un P comme PHYSIQUE PARFOIS PASSIONNÉ
commencent par la lettre P,
Bertherend
signifiant à la fois que
Berthe se rend au parc
et que Berthe rend dans le parc,
un parc où elle se penche et dessine avec sa silhouette comme le P de « parc » et de se PENCHER,
un parc qui désormais possède un nom,
un parc que l’on a reconnu,
et dont le nom a toujours été mal orthographié,
dont le nom n’a jamais tenu compte de cette femme, Berthe, qui s’y promène régulièrement,
un parc en forme de P qui se trouve à proximité d’un autre parc,
comme POSSÉDER et PROXIMITÉ,
qui se situe à côté du parc dit « des Contamines »,
un parc qui,
au contraire du parc Bertherend,
le parc des Contamines
a ostensiblement la forme d’un O,
ai-je remarqué,
pour autant qu’une lettre puisse être le contraire d’une autre lettre,
que le P soit le contraire du O et le O du P,
ce dont je doute,
bien que l’on puisse dire d’un parc qu’il a la forme d’un P contrairement à un autre parc qui aurait la forme d’un O,
sans devoir dire que P est contraire à O,
une lettre étant plutôt la négation de toutes les autres lettres,
mais pas son contraire,
par conséquent P étant non-A non-R et non-C,
alors ces deux parcs ensemble,
le parc de l’enfance et celui de la bourgeoisie,
le parc où tout est encore possible et le parc où tout est déjà perdu,
le parc où l’on se baigne nu et celui où l’on se montre habillé,
ces deux parcs ici réunis,
dont l’un a la forme d’un P comme POUR POUVOIR PLUTÔT POSSIBLE,
et dont l’autre a la forme d’un O comme OISEAU OUBLI,
comme OUVERTE OSER,
ces deux parcs à la suite l’un de l’autre font donc,
si on les lit,
dans un sens,
celui de ma découverte,
PO,
mais peut-on lire un parc ?
tracent ainsi une syllabe
sans que l’on ne sache ce que cela veut véritablement dire,
il y a en effet plus de 1000 mots qui commencent par la suite ‘P’ ‘O’
POCHE, POISSON, POLYSTYLE
POP-CORN, PORTE, POSTÉRIEUR
POUDRE, POULPE, POUSSOIR
et j’en passe,
des mots à pourvoir,
tant est grand le réservoir
à parole,
la forme d’un P comme PASSER, POURVOIR, PAROLE,
on saura assez tôt où je me dirige,
n’en ai jamais fait mystère,
mais pour l’heure
j’avance encore
et ramasse à mes pieds
une bouteille en plastique,
au sol,
le mot PLASTIQUE commence par un P
ressemblant à la forme du parc,
à ce parc Bertherend,
où je dépose alors,
non plus la pierre que j’avais laissée pour la branche de pin,
mais le rameau de pin que j’avais pris à la place de la pierre,
dans un récit plutôt décousu,
difficile à suivre
j’en conviens,
pour ramasser cette bouteille,
mais pourquoi s’emparer d’une bouteille en plastique vide ?
mais est-ce bien d’un récit dont il s’agit ?
dans ce parc qui représente un P
comme POURQUOI
fin de la deuxième partie

3.

j’avance en direction du sud-ouest
je progresse
arrivant à deux grands platanes
me font face
deux grands platanes
au-dessus de moi qui m’engage
dans une allée
qui ne fais que flâner dans un parc et dans un texte,
construisant des espaces,
découpant des champs,
empruntant ses chemins,
traversant les prés
comme autant de chapitres,
comme autant de sections,
ce jour-là dans une lumière particulière,
non pas spécifique à ce parc-là,
mais identique à tous les parcs d’une même latitude,
au même moment,
cependant toujours différentes,
singularités plurielles des contextes,
à chaque instant,
des espaces pleins de P comme la forme du parc où je me promène,
de possibilités de faire X et de faire Y,
du parc dont je parle,
de faire Z,
comme PROGRESSER PLATANES PRÉS PARTICULIÈRE PLURIELLES PLEIN POSSIBILITÉS PARLER,
la lumière vient
la lumière est du contraste avec l’ombre
la lumière est filtrée du feuillage et finit par tomber au sol
sont des grains que l’on attrape avec la bouche
tout le corps,
la lumière cède
l’ombre mime la nuit
des gouttes rompent le silence
il faut du temps
pour qu’elles passent —
les
feuilles
et
me
rejoignent
épais
au
pied
du
tronc

tout
tremblant
je
me
tiens
fin de la troisième partie

4.

j’avance en direction du sud-est
je progresse
arrivant à trois séquoias géants,
trois arbres dont le nom a été attribué
d’après celui de l’orfèvre cherokee Sequoyah,
par antonomase,
également appelé George Gist ou George Guess,
en anglais,
qui inventa au début du 19e siècle
le syllabaire cherokee,
ah-ni-yv-wi-ya (aniyunwiya),
ce qui signifie real people ou principal people,
du nom de ce peuple amérindien qui vivait dans l’est des États-Unis,
du nom de ce peuple considéré par les Blancs comme l’une des « cinq tribus civilisées »,
pour avoir adopté des coutumes occidentales,
parmi lesquelles :
la possession de plantations
de maisons à l’européenne
d’esclaves noirs,
l’adoption du christianisme
d’un gouvernement centralisé,
la participation au marché,
la réalisation de mariages mixtes,
du nom de ce peuple forcé de se déplacer vers le plateau d’Ozark,
qui est probablement une transcription phonétique du nom français « aux arcs » ou, peut-être, « aux arcs-en-ciel »,
la déportation de ce peuple,
entre les rivières Arkansas et Missouri,
La Piste des Larmes,
Nunna daul Isunyi,
en cherokee,
« La piste où ils ont pleuré »,
qui inventa un syllabaire comportant 86 graphèmes,
dont on a douté,
on estime à 6000 le nombre de morts,
croyant que les symboles n’étaient que des rappels ad hoc,
il demande à chacun des dirigeants de dire un mot
il l’écrit et appelle sa fille pour les lire,
soit un tiers de la nation cherokee,
ce qui les convainc de le laisser enseigner son syllabaire,
un système d’écriture essentiel au maintien de l’identité cherokee,
à travers les bouleversements sociaux et politiques,
leur taux d’alphabétisation dépassant rapidement celui des colons européens,
ce qui en fit la première langue écrite des Indiens d’Amérique du Nord,
PEOPLE PRINCIPAL PEUPLE PARMI POSSESSION PLANTATIONS PARTICIPATION PLATEAU PROBABLEMENT PHONÉTIQUE PEUT-ÊTRE PISTE POLITIQUES PREMIÈRE,
mots qui tous, comme « parc », ce parc qui a la forme d’un P, commencent par la lettre P
fin de la quatrième partie

5.

je me dis de cet espace,
du parc,
qu’il n’est la propriété privée de personne,
le parc la pierre la branche la bouteille appartenant à tout le monde,
au public des promeneurs écarlates,
dans le soleil qui désormais pointe,
aux passant·e·s obliques dont la pratique pédestre,
passe près de la pataugeoire
où se tiennent et se détiennent les enfants,
les enfants de Berthe notamment,
qui fabriqueront le monde de demain,
comme on fabrique une machine poétique,
où j’apprends alors que Dennis Oppenheim,
en 1982,
propose d’installer Launching Structure #3,
que Jean Tinguely qualifie d’artiste le plus important de la prochaine génération,
dans le parc Bertherend,
elle mesure près de 40 mètres de long
pour 8 mètres de haut,
simple sculpture statique
pouvant devenir mobile
et occasionnellement constituer une rampe de lancement pour feux d’artifice,
il déclare :
« des machines industrielles semblant avoir une fonction, mais ne produisant rien de particulier »
il déclare :
« mes sculptures ont un rapport avec les rampes de lancement, les usines nucléaires ou les accélérateurs de particules et cherchent à visualiser et à symboliser des structures mentales »
il déclare :
« au spectateur d’imaginer les suites possibles »
il déclare :
« mes structures veulent démontrer que l’art peut survivre par rapport à ces éléments réels »
il déclare :
« elles sont énergie, air circulant au travers des éléments, références au langage, à la respiration, mouvements indiqués ou suggérés, idées de lancer, comme avec un pinceau, de l’écriture dans l’espace »,
et la Ville de Genève renonce,
sous la pression d’un parti d’extrême-droite,
« notre ville ne mérite ni l’artiste ni l’œuvre étant donné la pauvreté de l’imaginaire genevois »
estime alors un conservateur de musée,
ce à quoi j’ajouterais, aujourd’hui, que rien n’a changé
on pourrait même aller au-delà et dire
que « les choses ont nettement empiré »[4],
que l’on ne peut investir l’accaparement des richesses et se consacrer simultanément,
avec intensité et passion,
à l’art la poésie,
le long de la pataugeoire
où les enfants, disais-je,
inventeront
un monde de parcs et d’amour
un monde de paresse
où propriété privée personne public promeneurs pointer passant·e·s pratique pédestre près pataugeoire POÉTIQUE PROPOSER PROCHAINE PRODUIRE PARTICULES PINCEAU PRESSION Parti pauvretÉ PASSION poÉsie paresse
où tous les objets,
tous les mots que je ramasse,
et bien d’autres,
créent des convergences, des divisions,
configurent des forêts et des immeubles, des rivières et des villes,
tracent des relations intimes et secrètes,
dessinent des motifs abstraits et collectifs,
construisent des rapports de force,
structurent des luttes quotidiennes,
assemblent des cœurs
et, finalement,
de cette forme de parc en P
de la série de parcs en P et en O,
font tout un poème
fin de la cinquième partie et conséquemment du texte

[1] Dante Alighieri, La Divine comédie, Paris, Flammarion, 1992, p. 25.
[2] Ibid.
[3] Dante Alighieri, La Divine comédie, Paris, Flammarion, 1992, p. 31.
[4] Jean-Christophe Bailly, Un arbre en mai, Paris, Seuil, 2018, p. 27.

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